(La vie drôle)

La pêche, c’est-à-dire la capture des poissons de mer et d’eau douce, est un de ces sports qui n’ont accompli aucun progrès depuis l’antiquité.
Du temps de Pline le Jeune et même de Pline l’Ancien (ce qui ne nous rajeunit pas) les pêcheurs employaient des procédés identiques à ceux d’au jour d’aujourd’hui.
Pourquoi ce croupissement dans les vieux stratagèmes ?
Je ne saurais dire, n’ayant point encore approfondi la question.
Mais ce que je crois pouvoir affirmer, c’est que ce déplorable état de choses pourrait bien cesser prochainement.
Et cela, grâce aux efforts incessants et à l’imagination toujours en éveil d’un modeste et brave homme qui m’a prié de taire son nom (à cause de la police, je crois, car il a une bonne tête vénérable de forçat évadé).
Cet excellent gentleman habite une petite propriété sise au bord d’une rivière coquette, frais asile de toutes sortes de poissons.
Comme mon bonhomme est paresseux, tel défunt Fainéant lui-même, et que le lançage de l’épervier le fatigue, et que la ligne le rase très vite, et que patati, et que patata, et que, tout de même, il adore le poisson, tant pour le déguster personnellement que pour en tirer un mercenaire profit, ce type a imaginé un certain nombre de trucs forts ingénieux, ma foi, desquels je vais avoir l’honneur de vous citer quelques-uns.
Le coup de la poêle à frire :
Sur une manière de petit radeau de bois, notre industriel installe une poêle à frire à moitié remplie d’huile d’olive laquelle est aromatisée d’une goutte d’huile d’aspic.
Très friands de ce parfum, les poissons accourent (si j’ose m’exprimer ainsi) autour de la poêle, s’enhardissent bientôt et, finalement, bondissent dans l’huile où ils trouvent la mort, trépas d’autant plus rapide que le bonhomme n’hésite pas à transporter son récipient sur un feu relativement assez vif.
La pêche à la montre :
Ce sport se pratique la nuit.
Vous prenez une de ces montres si fort à la mode depuis quelque temps et dont le cadran (grâce au sulfate de zinc) est lumineux par les plus épaisses ténèbres.
Cette montre, vous la mettez au fond d’un grand sac et vous immergez le tout dans votre rivière, en ayant soin de tenir à la main la corde qui s’attache au sac.
Les poissons, fort curieux de leur nature, ne tardent point à s’approcher et à pénétrer dans le sac pour voir l’heure qu’il est.
Quand le sac est à peu près plein, ce que vous sentez à la traction de la ficelle, vous tirez à vous et vous allez chez les riches particulières leur demander si elles n’auraient pas besoin de beau poisson aujourd’hui, et pas cher, ma bonne dame.
Recommandation importante : essuyez immédiatement votre montre, dont les rouages sont bien connus pour s’accommoder mal des fluviaux séjours.
Le faible espace qui m’est départi dans cette publication me contraint à écourter mon récit.
Je terminerai par une révélation dont l’importance n’échappera à nul de ceux dans la poitrine desquels bat un cœur de vrai pêcheur.
Mon bonhomme a réussi à apprivoiser le brochet et à le dresser aussi bien que n’importe quel chien de chasse.
Grâce à lui, le brochet va devenir le faucon des rivières, de même que le faucon sauvage est le brochet des airs.
C’est ainsi, qu’à force de patience, l’homme arrive à asservir la nature entière et, de ses anciens ennemis, faire de fidèles serviteurs.
Alphonse Allais
Le Journal — 6 aout 1897
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