
Mieux vaut tard que jamais ! Depuis combien d’années les habitants de Montmartre, les pèlerins du Sacré-Cœur, les promeneurs nombreux qu’attire au sommet de la butte le plus beau panorama de Paris, réclamaient-ils ce funiculaire ? Belleville eut le sien, et même Bellevue, et Montmartre attendait toujours. Enfin, le rêve des Montmartrois se réalise.
On a soumis enfin à la signature de M. Félix Faure un décret déclarant d’utilité publique la construction d’un funiculaire donnant accès au sommet de la butte Montmartre. L’avant-projet, mis à l’enquête au courant des derniers mois, vient de rentrer à l’Hôtel de Ville surchargé d’approbations au bas desquelles sont apposées les signatures des habitants de la butte Montmartre, des commerçants, industriels, artistes et ouvriers du dix-huitième arrondissement, de M. Delaunay-Belleville, président de la Chambre de commerce de Pans, et des membres d’une Commission spéciale, composée de MM. Sauton, conseiller municipal ; Wigggishoff, maire de Montmartre ; Huet, directeur des travaux de la Ville ; Menant, Hélier, Boreux, Williot et Barras, chef du bureau du Domaine, qui tous ont émis des avis favorables.
Voici le projet d’établissement de ce funiculaire, tel que l’ont conçu les ingénieurs de la Ville de Paris, et il est si simple, entraîne si peu de frais, promet de si sûres recettes, donnera, une si grande satisfaction aux voyageurs montmartrois qu’on se demande comment il n’a pas été, exécuté déjà depuis longtemps.
Le funiculaire de Montmartre consiste tout simplement en ceci deux wagons « en ficelle », c’est-à-dire deux wagons, l’un montant, l’autre descendant, suspendus par un câble d’acier à une poulie fixée au sommet de la Butte et s’équilibrant par leur poids.
Le moteur ? Un réservoir d’eau à parois étanches est ménagé sous chaque wagon : le réservoir du wagon montant est vide, celui du wagon descendant est chargé d’un volume d’eau calculé de telle façon que le wagon montant soit remorqué par le poids du wagon descendant, par la seule force de la gravité. Il est inutile d’aller jusqu’en Suisse pour trouver l’application de ce procédé si connu il fait merveille aux portes de Paris, où il est employé pour le funiculaire de Bellevue, à Meudon.
La ligne du funiculaire de Montmartre est à double voie, installée sur le côté droit de l’escalier Foyatier, entre cet escalier et le square Saint-Pierre. Au sommet et dans l’axe de l’entre-voie est fixée la poulie de suspension ou de roulement, dans la gorge de laquelle passe le câble reliant les deux wagons. Le long de cette ligne, tous les huit mètres, des massifs de maçonnerie maintiennent la voie, l’empêchent de glisser sur la pente de trente-huit centimètres par mètre qu’elle gravit, et ces massifs sont munis de poulies pour le câble dont elles éviteront l’usure sur le ballast.
Il aura deux stations l’une au bas de la colline, installée sur l’emplacement de la cour actuelle de l’école des filles de la rue Foyatier l’autre en haut de l’alignement de la rue Lamarck qui, on le sait, passe devant le Sacré-Cœur, formant une sorte de terrasse au sommet de la butte Montmartre.
À la station du haut sera fixée la poulie de roulement, et aboutiront les conduites d’eau destinées à alimenter la caisse étanche du wagon supérieur, au moment de sa descente. L’eau, d’ailleurs, sera puisée par ces conduites au réservoir même de Montmartre, situé à quelques mètres de là.
Les voitures comportent chacune deux compartiments couverts et deux plates-formes : cinquante places en tout. Elles seront munies d’un frein à main et d’un frein automatique agissant en cas de rupture du câble.
La durée du trajet ne dépassera pas une minute. Il y aura environ cent quatre-vingt-douze voyages par jour dans chaque sens, les départs ayant lieu toutes les cinq minutes pendant douze heures, et toutes les sept à huit minutes pendant six heures.
Enfin, le tarif des places sera, de dix centimes pour la montée et cinq centimes pour la descente.
Dauzats.
Le Figaro — 1er janvier 1897
Le funiculaire de Montmartre, tel qu’évoqué dans cet article, fut mis en service, le 12 juillet 1900 (Note de l’éditeur)










