Le jour de la mi-carême, à côté de la reine des blanchisseuses, trônera la reine des halles et marchés de Paris.
On a procédé hier soir, dans le quartier même des Halles centrales, brasserie de l’Épi d’or, à l’élection de celle-ci et nous devons en vérité remercier le président de la Renaissance des Halles de nous avoir invité à la séance. Jamais nous n’avons assisté à élection semblable.
Pour cadre un vaste salon sur les murs duquel on lit les noms des compositeurs et des librettistes célèbres. Au fond un théâtre où est installé un piano.
Nous entrons et l’on nous invite à danser. Il y a là les électeurs et les électrices.
— Oh ! une valse, monsieur, en attendant les candidates ?
Il est neuf heures et demie et celles-ci tardent. Elles ne sont pas sottes et savent que c’est toujours la dernière qui a raison. C’est donc à qui sera la dernière.
— Encore une polka, monsieur ? Rien qu’une toute petite et ces dames arrivent.
Comme mon confrère Jehan a gagné, rien qu’en dansant chez Mme Brasseux, trois mille francs, je danserai tant qu’on voudra. Si le ciel est juste, j’ai gagné hier une fortune.

Enfin voici les candidates.
D’abord Mlle Maria Bourdillon, une très charmante personne qui porte ses vingt-trois ans comme s’ils n’en pesaient pas dix-huit. Elle est vraiment fort jolie et mériterait plutôt deux couronnes qu’une, mais pourquoi est-elle arrivée la première ?
Puis le président, M. Massot, annonce d’une voix solennelle que les trois autres candidates viennent d’arriver ensemble et que l’élection va commencer. Le patron de l’établissement, M. D. Jayet, met une table devant le piano et invite les candidates à venir se placer debout autour de celle-ci.
Mlle Bourdillon, déjà nommée, et Mmes Angèle Pradier (couronnes mortuaires), Julia Diétry (idem), Lucie Royer (fleurs naturelles) développent, en fait de programme, leur beauté devant les électeurs. La beauté du moins ne trompe pas. Il n’y a jamais eu d’élections plus sincères.
J’aurais, selon les heures, hésité entre trois candidates une, assez majestueuse, bien proportionnée ; une, grande et mince ; une, petite ; toutes les trois fort jolies. Comme je me donne un mal terrible à les examiner, une main saisit mon chapeau. N’est-ce pas horrible ? C’est de mon couvre-chef que vont sortir un bonheur, mais trois malheurs, et trois malheurs de femmes !
— Messieurs, mesdames, dit le président, je vous rappelle que les seuls délégués de la Société, doivent voter. Et on leur distribue des bulletins. Bien que la salle soit bondée de danseurs, les délégués sont fort peu nombreux. Ils votent et voici le résultat de l’élection :
Mlle Bourdillon (ma préférée), 3 voix.
Mme Pradier (la toute petite), 8 voix.
Mme Diétry (la grande), 6 voix.
Mme Royer (fleurs naturelles), 3 voix, autant que de bébés.
C’est donc Mme Angèle Pradier (couronnes mortuaires), qui est élue reine des halles et marchés. On l’applaudit.
Elle salue, déjà majestueuse, quoique toujours très petite. Il est vrai que les yeux sont grands et d’un noir très brillant. Ah les yeux noirs ! Il n’y a qu’à les avoir sur un teint mat pour être déjà reine.
On me rend mon chapeau que je reprends tout triste. Pauvre Mlle Bourdillon ! Vendez donc des « abats » aux Halles centrales pour être ainsi abattue. Il est vrai que, très jolie avant l’élection — méditez ceci, mesdames — elle s’est présentée à son désavantage autour de la table d’élection. Elle est trop nerveuse et soudain, quand elle s’est sentie, dans une circonstance si grave, exposée aux regards, ses traits se sont décomposés, creusés, attristés. On doit s’épanouir devant les électeurs.
Et la reine, au bras du président, fait le tour de la salle. Et on l’acclame. Et quand elle a fini de choquer son, verre contre tous les verres, les danses recommencent. Elles continuent pendant que je dresse, attristé, ce procès-verbal.
Je rends mon chapeau responsable de la douleur des trois candidates qui sont restées sur le carreau. Qu’est-ce que cela peut me faire que ce soit Mme Pradier qui soit reine, puisque c’est à Mlle Bourbillon que j’eusse donné la couronne ?
Charles Chincholle.
Le Figaro — 3 février 1897










