
Gloire au chapeau dit « haut de forme »
Qui prend ses cent ans aujourd’hui !
S’il eut cette faveur énorme.
Si pendant un siècle il a lui
Sous les rois ou la République,
Sans que ses bords plats ou troussés,
Son fond rigide ou mécanique
Aient jamais été repoussés,
C’est que cet objet plein de chance,
Qui fait notre crâne étoffé
D’une étrange protubérance,
Est né coiffé !
D’où vient exactement le chapeau dit « haut de forme » ou, en d’autres termes, « tuyau de poêle » ? Une tradition veut que cette coiffure ait fait son apparition à Londres le 17 janvier 1797. Cette date est attestée par une historiette qui a fait le tour des magazines et qui nous revient.
Le premier porteur d’un tuyau de poêle aurait été John Hetherington, un mercier du Strand.
L’inventeur de ce modèle de coiffure, destinée à révolutionner le monde, sortit dans la rue, devant sa boutique, et aussitôt la foule de se rassembler. Il y eut des bousculades. Finalement, John Hetherington fut poursuivi devant le tribunal du lord-maire, sous l’inculpation d’avoir troublé la paix publique.
Il déclara pour sa défense qu’un citoyen anglais a le droit de se coiffer comme bon lui semble.
Le Times, dans un article en date du 16 janvier 1797, rend compte de ce procès et déclare que John Hetherington est dans son droit.

Quelques excentriques adoptèrent la nouvelle coiffure. Un membre de la famille royale ayant trouvé le chapeau à son goût, le « tuyau de poêle » devint à la mode. De l’Angleterre il passa sur le continent.
C’est la légende. Elle n’a qu’un défaut : c’est d’être en quelque désaccord avec la vérité. Mais qui ne sait que les légendes ont souvent ce malheur, ce qui ne les gêne nullement, d’ailleurs, pour faire leur chemin dans le monde.
Si les Anglais voulaient servir la vérité, il leur faudrait être, à deux points de vue, moins présomptueux. Ils se trompent en assignant une date à l’apparition de cette coiffure et ils se trompent encore en affirmant que ce fut d’abord chez eux qu’elle apparut. Tout au moins s’exagèrent-ils leur savoir. On ne sait pas plus où se montra le premier de ces chapeaux qu’on ne sait à quelle date.
Un seul fait reste acquis. C’est que le « tuyau de poêle » est éternel, tyrannique et indémontable. Il reste à la tête de la civilisation, détesté, haï et porté.
Un jour, Alphonse Karr essaya une protestation. C’était en province. Il mit une casquette de loutre. Elle lui avait coûté trois louis. On lui refusa l’entrée du cercle… Il insista, on fut impitoyable. Il n’était pas en tenue convenable. Furieux, il écrivit sur le registre des visiteurs : « Alphonse Karr de Paris, en casquette. » Mais, le lendemain, il revint en chapeau,
Plus fidèle à ses modes, M. Aurélien Scholl garde le bonnet de loutre qu’il a adopté. Il l’arbore dans le monde, au théâtre, et j’imagine au cercle, et personne ne s’avise qu’il n’est pas convenable. Mais l’exemple d’un homme d’esprit n’a point décidé la multitude qui garde son chapeau haut de forme. Elle le gardera sans doute longtemps. La laideur est un goût qu’on ne prend point sans peine, mais qu’on s’en défait donc lentement pour la peine qu’on a eu à la prendre !
Les Annales Politiques et Littéraires —
24 janvier 1897










