Le brouillard qui planait hier matin sur Paris, faisant craindre un moment l’averse désastreuse, s’est dissipé vers dix heures. Le temps néanmoins est resté un peu gris, froid et maussade au début de la promenade de l’aimable Champignol, bœuf gras de son état, pour la première journée du Carnaval de 1897.
Est-ce la faute du temps, mais il nous a semblé que le public aussi était un peu froid, que la foule n’avait pas grand entrain pendant la matinée.
Dans l’après -midi, au contraire, la foule a envahi les boulevards, joyeuse, exubérante, s’amusant franchement. Jamais, croyons-nous, on n’avait vu pareille pluie de confetti… et unicolores, s’il vous plaît ainsi que l’avait exigé le préfet de police.
Il faut d’ailleurs rendre justice aux organisateurs : ils ont fait grand, neuf et coloré ; quelques chars, tels que le char de la Palette et le char des Chrysanthèmes, sont des œuvres d’art, et les, costumes, tous les costumes ont la grâce si finement parisienne des créations de Choubrac.
Au Palais de l’Industrie
C’est-dans le Palais de l’Industrie que se passe, de neuf heures à onze heures; le vrai, spectacle, un spectacle curieux et variant de quart d’heure en quart d’heure pour devenir peu avant la sortie d’une animation et d’un pittoresque très amusants.
À neuf heures du matin, au milieu de la piste, se trouvent seuls les chars, auxquels les décorateurs mettent la dernière main, donnent le dernier coup de pinceau. Pas de chevaux encore, et, dans cette immense nef du palais condamné, ces chars non attelés paraissent un peu maigres tout d’abord.
L’automobile de messire Carnaval donne des inquiétudes aux membres du comité ; elle s’est détraquée la veille à la répétition générale et, au lieu de la faire rouler sur ses roues de deux mètres de hauteur, munies de pneus, on l’a, hissée sur un camion où il va falloir l’arrimer solidement. De jeunes cyclistes formeront contrepoids sur le devant du char automobile qui sera — ô dérision ! — traîné…, par des chevaux.
Toute la cavalerie est cantonnée dans l’avenue de gauche du palais, tandis que les figurants et les figurantes s’habillent dans l’avenue de droite.
Il est neuf heures et demie. C’est le moment du coup de-feu de l’habillage.
Au quartier des hommes
Un gardien de la paix veille à l’entrée. À l’intérieur c’est un va-et-vient extraordinaire, un méli-mélo invraisemblable de chicards, de mousquetaires, de Gaulois à demi vêtus qui s’interpellent. Dans le fond un écriteau : « Distribution de café ». Le buffet est assiégé, et c’est un spectacle qui vaut d’être vu que celui de tous ces hommes aux costumes les plus divers qui s’agitent, s’empressent, grignotant en hâte dans les coins du pain, des ronds de saucisson, des victuailles variées.
Quand l’habillage est à peu près terminé, l’aspect des coulisses du Palais de l’Industrie rappelle beaucoup celui des coulisses de l’ancien Hippodrome, avant la représentation d’une-pièce à grand spectacle.
Mais voici une pancartes : coiffeur ; une autre : loge des dames. Jetons un coup d’œil.
Les loges des dames
Guère plus luxueusement installées que celles des hommes.
Une simple clôture de planches avec des patères et des clous où les « artistes » accrochent leur costume de ville ; des bancs, des tables où sont posés les costumes. Pas de glaces, mais chaque figurante a apporté la sienne, avec son blanc, son noir, ses brosses, son maquillage.
Presque toutes gracieuses ces figurantes, peu de véritablement jolies.
Et les habilleuses interpellent affairées :
— Par ici les Japonaises… il me manque une Japonaise.
— Avons-nous toutes nos chattes ? s’écrie M. Zidler qui veille à tout.
À vos chars !
Le clairon résonne, c’est le signal du ralliement.
— À vos chars, tout le monde !
Avec beaucoup d’ordre, comme dans un théâtre bien tenu, les figurants et les figurantes se groupent et, sous les ordres des régisseurs, paraissent dans la grande-nef du palais.
Les palefreniers ont procédé à l’attelage des chars. À onze heures toute la figuration est là. On devrait être parti, mais il faut bien, n’est-ce pas ? veiller aux derniers arrangements et l’on répète.
Les figurantes du char des Chrysanthèmes n’arrivent pas à disparaître avec ensemble sous les fleurs, à reparaître au son du gong. Elles semblent d’ailleurs y mettre un peu de malice, au grand désespoir des régisseurs. On hisse « les couleurs »sur le char de la Palette, les soles « normandes », les paysannes, les astronomes, les chicards, les polichinelles courent prendre leur place.
Dans les tribunes tout autour du Palais une foule nombreuse assiste à ce très vivant spectacle.
Le départ
Un coup de canon, puis un autre. C’est le signal du départ.
M. Lénine, préfet de police, M. Gaillot, directeur de la police municipale, les commissaires divisionnaires et les officiers de paix ont depuis quelques minutes dégagé complètement la piste.
Au dehors un escadron de gardes municipaux forme la haie. Les portes s’ouvrent.
Il est onze heures vingt-cinq.
Le cortège
D’abord un escadron de gardes à cheval, deux brigades d’agents, puis le cortège proprement dit :
De superbes chicards aux pompons écarlates, des tambours en pierrots roses ; des clairons en pierrots bleus précèdent messire Carnaval, un gigantesque polichinelle de 5 mètres de haut qui remue la tête et fait des yeux terribles ; il est entouré d’un escadron de cyclistes, hommes et femmes.
Derrière ce sont les polichinelles à pied (hommes) rose et bleu, puis un peloton de jolies polichinelles à cheval en costumes rose et vert pailletés, le chapeau fièrement campé sur la perruque poudrée.
Hommes et femmes sont fort joliment costumés.
Les landaus du comité des fêtes viennent ensuite escortés par des mousquetaires et des gaulois à cheval.
Le char, gaulois traîné par des bœufs, voiture avec un orchestre ; des lanciers gaulois le flanquent à droite et à gauche.
Mais voici Champignol —le bœuf—le héros, sur un char imposant dont tout l’arrière est occupé par un gigantesque dolmen, supportant des guerriers gaulois.

Champignol est vraiment superbe d’attitude et sa graisse rembourre de très belle façon sa robe jaune.
D’autres cavaliers, le char de l’Alimentation avec ses fruits animés, son escorte de cavaliers figurant tous les légumes de la création. Un autre char entouré de soles normandes. Le gracieux char de l’Horticulture ; deux ravissants poneys traînant dans un char minuscule deux magnifiques cochons gras.
Un gros succès, ce sont les « Cent Kilos » qui passent, figurants avec des ventres invraisemblables traînés sur des charrettes à bras et lisant gravement le Petit Journal.
Nous avons donné le dessin du char de la Harpe qui vient ensuite.
Voici à présent des mousquetaires à cheval ; l’orchestre du char de l’Agriculture ; le ravissant char de la Palette, occupé par le dessus du panier des figurantes ; de très gracieux Choubrac ; une mère Michel de cinq mètres de haut, traînée, par des chats bottés, puis le char des Chats.
À citer des groupes.de cartonnages fort réussis, des bonnets à poils de un mètre, de haut, le centenaire du chapeau haute forme, des types de chapeaux pour théâtre capables de cacher la scène à trois rangées de spectateurs ; le char des rayons X, une baleine à l’intérieur de laquelle on voit des figurants. Des appareils électriques vivants escortent ce char.

Nous avons décrit déjà le char du cyclone avec son escorte d’astronomes.
Un gros succès est celui de l’omnibus automobile traîné par des chevaux invisibles. À l’intérieur ont pris place des chevaux en carton.
Les cochers en costumes de cochers de l’Urbaine et de la Compagnie des omnibus précèdent et-suivent l’automobile, Palais de l’lndustrie-Charenton. La plupart portent sur leurs épaules un cheval en carton.
Devant l’Élysée
M. Félix Faure, Mme Félix Faure, le général Tournier, le commandant Humbert occupent une fenêtre ouverte de l’Élysée donnant sur l’avenue Marigny. Derrière les vitres de l’autre fenêtre ont pris place Mlle Lucie Faure, M. et Mme Berge.
Le cortège défile devant la président, tous les figurants saluent, les femmes envoient des baisers.
M. Félix Faure et Mme Félix Faure paraissent particulièrement charmés par le char des Chrysanthèmes, dont les fleurs mobiles-manœuvrent admirablement, les Japonaises y ayant mis pour une fois de l’amour-propre.
Dès le matin, le comité des fêtes avait adressé des fleurs au président de la République au président du conseil ; au ministre de l’Intérieur, au président du conseil municipal, au préfet de la Seine et au préfet-de police.
En passant devant l’Élysée, MM. Perreau, président d’honneur, Marguery, président du comité, Mlles Lemoine descendent de leur landau et vont présenter leurs hommages au chef de l’État.
Pendant ce temps, deux dames des Halles, Mlles Duperray et Bucquoy se rendent au ministère de l’Intérieur, où elles offrent pour Mme Barthou une corbeille de roses et de lilas blanc.
Rue du Faubourg-Saint-Honoré, rue Royale, place de la Concorde, la foule est relativement peu dense. Néanmoins les serpentins et les confetti font rage.
Sur la rive gauche
Bien avant onze heures, afin de ne rien perdre du défilé, les curieux arrivent de chaque côté du boulevard Saint-Germain. Et pour charmer les loisirs de l’attente, les groupes se livrent avec les curieux accoudés aux fenêtres à des escarmouches de serpentins et de confetti.
Venus avec des échelles, des chaises, des extrades mobiles, les camelots offrent leurs places, mais ce genre d’industrie n’est pas très florissant. C’est l’heure du déjeuner et nombre de Parisiens sont à table, attendant l’après-midi pour sortir ; aussi est-il, assez aisé de se caser-au premier ou au second rang sans avoir recours aux bons offices des dits camelots.
La foule grossit cependant au fur et à mesure qu’on approche du boulevard Saint-Michel et quand apparaît ,le cortège il est assez gaiement accueilli. Les chattes de l’Exposition féline, qui miaulent fort gentiment, et les clowns costumés en chats, qui gambadent, sur la toiture du char, obtiennent surtout un chaleureux accueil. Vif succès aussi pour les couleurs fondamentales, les mignonnes petites femmes installées sur le char de la Palette. Elles envoient au public force baisers. Cependant, un peu avant la place Saint-Michel, où la foule est compacte, elles profitent de l’arrêt nécessité par la visite traditionnelle au préfet de police pour se restaurer. Les-rapins qui entourent le char leur passent galamment des petits pains et des bouteilles achetés chez les marchands de vins du boulevard et qui sont bien vite absorbés.
La couleur jaune, une couleur des plus vives, boit « à la régalade » avec une habileté consommée tandis que la couleur rose engloutit prestement quelques sandwiches.
Le public s’égaye fort aux péripéties de ce lunch aérien.
À l’Hôtel de Ville
Le cortège est arrivé à une heure et demie devant la préfecture de police, M. Lépine qui a devancé la cavalcade de quelques minutes, attend dans les salons de la préfecture les organisateurs de la fête.
Le cortège, pendant la visite qui dure environ un quart d’heure stationne boulevard du Palais.
Un incident à signaler : un jeune homme monté sur une fenêtre du café du Barreau tombe sur une marquise vitrée. Au bruit, des verres-brisés on accourt. L’imprudent spectateur, qui a trouvé moyen de se suspendre à une lanterne, est retiré de la position difficile où il se trouve ; il en est quitte pour l’émotion mais un consommateur est légèrement blessé par des éclats de verre.
Le cortège se remet en route ; sa marche est assez rapide, car à deux heures moins cinq le premier char passe devant la façade de l’Hôtel de Ville.
Les huissiers du conseil municipal coiffés du claque noir et du frac forment la haie du bas de l’escalier jusqu’à l’entrée de la salle des Prévôts.
M. Marguery, qui donne le bras à Mlle Lemoine, gravit les marches accompagné de M. Perreau et de deux dames.
Les visiteurs sont reçus par M. Baudin, président du conseil municipal, et le préfet de la Seine, M. de Selves ; auprès d’eux les conseillers municipaux Lucipia, Gibert, Piperaud, Navarre, Parisse , Girou, M. Bouvard, directeur des services d’architecture de la ville de Paris ; M. Lépine, préfet de police.
M. Baudin souhaite la bienvenue aux organisateurs de la cavalcade, et les conduit au buffet dressé au milieu de la vaste salle.
À deux heures et demie la visite est terminée. Pendant ce temps la foule qui est immense sur la place de l’Hôtel de Ville applaudit les différents motifs de la cavalcade. Quelques chevaux assez vifs prennent peur au bruit des acclamations, un cavalier est désarçonné, puis le cheval tombe. L’homme n’est pas blessé. Le cheval est relevé facilement. Le cavalier se remet promptement en selle et rejoint le peloton auquel il appartient.
Le cortège après avoir tourné l’Hôtel de Ville reprend la-rue de Rivoli pour se rendre à la Bastille.
Faubourg Saint-Antoine
Le passage du cortège place de la Bastille et dans le rue du Faubourg-Saint-Antoine est salué par des applaudissements et des vivats. À toutes les fenêtres, sur les marquises des cafés, et jusque sur les toits, des groupes de spectateurs.
Un accident analogue à celui qui s’est produit boulevard du Palais provoque une vive émotion.
Un homme qui avait pris place sur la marquise d’un magasin, 120, faubourg Saint-Antoine, est passé au travers, tombé sur la chaussée où il se blesse assez grièvement.
Il est transporté à une pharmacie de la rue Crozatier.
La, foule, qui se laisse docilement masser sur les trottoirs, prend plaisir à inonder, d’une pluie multicolore de confetti les gardiens de la paix .et les gardes républicains, qui se prêtent de bonne grâce à ces amusements des Parisiens.
Çà et là, à une fenêtre, sur une échelle ou sur un toit, le photographe amateur braque, au passage son appareil sur le cortège.
Derrière les grilles de l’hôpital Trousseau, groupés sur des gradins, se tiennent les petits malades qui- ne peuvent contenir leur joie et battent, des mains la vue des différents chars. Plus loin, à l’hôpital, Saint-Antoine, c’est de leurs fenêtres que les malheureux en traitement assistent, très amusés, au spectacle qui leur est offert.
Place de la Nation
Le cortège atteint la place de la Nation à trois heures et après avoir contourné le bassin, il s’arrête à l’entrée du boulevard Voltaire.
Les troupes du service, d’ordre sont remplacées par des gardes et des agents nouveaux et après un quart d’heure de repos on donne le signal du départ. Mais c’est à trois, reprises que les clairons de la cavalcade doivent sonner le rappel ; les cavaliers ont mis pied à terre, les figurants ont quitté leurs chars et se sont dispersés.
Enfin le cortège peut se remettre en marche. Sur tout le boulevard Voltaire, la foule, est considérable, bruyante, animée et cependant toujours, docile. Les arbres sont chargés de curieux et toutes les branches sont enrubannées de serpentins. Il n’est pas un kiosque, un mur que d’agiles spectateurs n’aient utilisé ; certains balcons sont décorés de guirlandes de fleurs.
Autour de la place de la République
À l’approche de la place de la République, le cortège doit ralentir son allure, car c’est à grand-peine que les gardes à cheval peuvent opérer une trouée dans la foule. Faisant face au boulevard Voltaire, s’élève une vaste tribune noire de monde derrière laquelle on aperçoit la statue de la République.
Là, c’est une orgie de serpentins, et de confetti. Dans l’air s’entrecroisent les légers rubans en papier et le soi est jonché-de paillettes multicolores. Après vingt minutes d’efforts, à quatre heures un quart, le service d’ordre déblaie le passage et le Bœuf gras peut continuer sa promenade sur les boulevards envahis par l’affluence des grands jours de fête.
Sur les grands boulevards
Le temps s’est éclairci et c’est sous les rayons du soleil printanier dont nous jouissons depuis quelques jours, que Champignol parcourt les grands boulevards noirs de monde.
Avec le soleil, l’entrain est venu. La foule a peine à circuler tant elle est pressée et les confetti font rage. La mêlée est ardente et générale. Tout le monde y prend part avec une furia toute parisienne et dans ces combats les femmes et les jeunes filles surtout se distinguent. Elles s’en donnent, en effet, à cœur joie. Toutes les promeneuses, d’ailleurs, ont au bras un sac rempli de petits projectiles unicolores ou multicolores dont les camelots ont, dès le matin, déchargé sur les trottoirs des stocks exceptionnels.
Au-fur et à mesure que le cortège se rapproche de la Madeleine, il avança plus péniblement.
Boulevard Saint-Denis, la-brigadier de gardiens de la paix Pierrard a le pied écrasé par un cheval.
Place de l’Opéra, c’est un fouillis inextricable de fiacres, d’échelles, d’estrades improvisées où s’empilent les curieux et au travers desquels plusieurs voitures des postes ont toutes les peines du inonde à passer.
Même affluence et même embarras rue Royale et place de la Concorde. Sur la terrasse des Tuileries, sur les rebords des bassins, sur les socles, sur les épaules et jusque sur la tête des statues les curieux sont installés pour assister à la rentrée au bercail de Champignol et des gens de son escorte.
La rentrée
Il est cinq heures et demie quand messire Carnaval franchit — pédalant toujours — la grande porte du Palais, de l’Industrie. Après lui les groupes y pénètrent successivement.
Le retour ne manque pas plus de piquant que le départ.
Les écuyères sautent lestement à terre, les légumes se débarrassent, de leur carapace, les cochons de leur masque et les Cent-Kilos de leur ventre. Les jolies couleurs, dont quelques-unes semblent très pressées d’abandonner leur palette, demandent à grands cris qu’on les aide à descendre. Toujours galants, les rapins accourent empressés. Certaines petites chattes, une fois rendues à la liberté, se déclarent un peu fatiguées.
Très originale aussi la descente des trente-deux Japonaises. L’une après l’autre, elles enjambent la paroi du-char et mettent le pied sur l’échelle double placée là comme au flanc d’un paquebot, pour leur permettre d’aborder. Elles aussi sont un peu lasses. « Et dire, s’écrie une petite brune, figurante de l’un de nos théâtres, qu’il va falloir recommencer ce soir, à la scène et demain ici ! »
Tandis que figurants et figurantes se dépouillent de leurs oripeaux, qu’on passe en revue les chevaux afin de s’assurer qu’aucun n’est blessé, Champignol, toujours mélancolique, descend de son char de triomphe et regagne à pas lents sa litière.
Son rôle public est terminé. C’est son camarade Messidor, le grand charolais blanc qui-va entrer en scène aujourd’hui.
La soirée
La soirée est des plus animées et la bataille des confetti fait rage. Jusqu’à dix heures, la foule s’amuse gaiement.
À partir de dix heures un tapis de confetti de dix centimètres d’épaisseur recouvre le sol. Des gamins peu scrupuleux plongent alors dans ces réserves illimitées et les gens qui n’aiment pas la poussière n’ont plus que la ressource de rentrer chez eux.
De onze heures à minuit, la chaussée appartient pour ainsi dire à quelques bandes de mauvais farceurs qui essaient de faire danser les fiacres et saluer les cochers.
C’est ainsi chaque année. Il semble qu’il devrait en être autrement et que ces amusements stupides devraient être très sévèrement interdits.
Les accidents
Quelques-accidents, heureusement sans plus de gravité que ceux signalés déjà, se sont encore produits, sur divers points au cours de la journée.
Au Palais de l’Industrie même, trois hommes, deux cochers nommés Giraudon et Schneider et un figurant nommé Pitolet, ont été blessés avant le départ du cortège, mais leurs blessures étaient heureusement peu graves et ils ont pu reprendre leur place dans la cavalcade.
Le soir, à la rentrée du bœuf gras, un ouvrier zingueur, Charles Defrance, âgé de vingt-neuf ans, qui avait cherché asile dans les hautes branches d’un arbre du rond-point des Champs-Élysées, est tombé sur le sol. Dans sa chute, il s’est luxé le poignet droit et blessé au visage ; il a pu regagner son domicile après avoir reçu quelques soins.
À six heures, sur les boulevards, le gardien de la paix Mancouyoux, du neuvième arrondissement, a eu le pied droit écrasé par le cheval d’un garde républicain.
Enfin, vers la même heure, rue de Rivoli, un enfant de onze ans, Henri Viltange, a roulé sous une voiture et a eu la jambe droite et le poignet gauche fracturés. Le pauvre petit a été-transporté aussitôt à l’hôpital Trousseau, où on l’a admis d’urgence.
Les individuels
Dans la foule quelques déguisés-non officiels ont circulé hier.
C’était l’éternel clown aux lazzis plus ou moins drôles, aux gambades plus ou moins vives ; puis le blanc et légendaire pierrot ; le bébé moustachu, la nourrice opulente, l’homme déguisé en femme, la femme déguisée en homme. Très remarqué le tandem, dont l’équipier d’avant était habillé en coq de village : veste arrêtée au ventre, pantalon trop court, gants blancs et chapeau minuscule.
Comme toujours, dans ces costumés, les enfants étaient en majorité : beaucoup d’officiers Tom-Pouce, de gentilles Perrettes au pot au lait, et de mignonnes pierrettes.
Parmi ces dernières la petite Henriette Lafont, est venue au PetIt Journal déposer un franc pour notre Caisse du secours immédiat. Citons encore; Mlle Marcelle Deschamps, une petite mariée de cinq ans, et son jeune époux Gaston Pommier,-âgé de quatre ans, qui ont versé pour notre Caisse du secours immédiat deux-francs chacun ; une Alsacienne de trois ans et demi, Mlle Adeline Dollé, au bras d’un bel officier de hussards, Louis Dollé, cinq ans, qui nous ont chargés d’envoyer au nom de chacun d’eux un franc aux enfants malades.
Engins carnavalesques
Aimez-vous les confetti ?… on en a jeté partout. Nous avons reproduit, il y a quelques jours, un arrêté du préfet de police disant, que la pluie des petits papiers ne serait tolérée que sur l’itinéraire du bœuf… On a peu tenu compte de la décision préfectorale. Jamais, croyons-nous, pareille quantité de confetti n’avait sillonné l’air.
Une seule prescription a été exécutée au moins dans la journée. Les confetti vendus étaient unicolores soit blancs ; soit bleus, soit rouges, soit verts. Ils étaient livrés à des prix abordables — de 50 à 75 centimes dans un sac de mousseline.
À signaler une Innovation du carnaval de 1897 : le voile de gaze, rouge, jaune ou violette qui met les yeux, la bouche et le cou à l’abri des confetti.
On-vendait également des sortes d’éventails destinés à écarter les confetti, puis des parasols en papier, des bibelots de toute sorte toujours en papiers.
Les agents ont arrêté quelques camelots-qui vendaient des rigolos. Ce sont des petits cartonnages burlesques que l’on pique avec une épingle dans le dos du voisin.
Ce n’est drôle que pour ceux qui les piquent… et encore.
Peu de lanceurs de serpentins dans la foule mais des balcons les petits rubans ont jailli sans interruption, s’accrochant aux arbres, et les transformant en saules-pleureurs multicolores.
En somme, c’est le règne du papier sous toutes les formes.
Les papetiers et les libraires eux-mêmes, ont remplacé leur étalage de livres par des piles de sacs de confetti.
Le Petit-Journal — 1er mars 1897
Itinéraire d’aujourd’hui lundi
Encore ce matin le cortège, quittera à onze heures le Palais de l’Industrie. Voici l’itinéraire qu’il suivra :
Avenue Marigny — avenue Gabriel — avenue Matignon — avenue des Champs-Élysées — avenue Victor-Hugo — avenue de Malakoff — avenue Kléber — avenue Marceau — pont de l’Alma — avenue Rapp — rue Dupont-des-Loges —-avenue Bosquet—-avenue Duquesne — boulevard des Invalides — boulevard Montparnasse — boulevard, du Port-Royal — avenue des Gobelins — rue Claude-Bernard — rue Gay-Lussac — boulevard Saint-Michel — boulevard Saint-Germain—-place Maubert — rue Lagrange — Pont-au-Double — Notre-Dame — rue d’Arcole — Hôtel-de-Ville — rue de Rivoli — rue du Louvre — rue Coquillière —les Halles — rue Turbigo — boulevard de Sébastopol — rue Réaumur — place de la Bourse — rue du 4-Septembre — rue de la Paix — rue de Castiglione — rue de, Rivoli — place de la Concorde — Palais de l’Industrie.
Marchant toujours à raison de 3 kilomètres à l’heure, le cortège arrivera place de l’Etoile vers 11 heures 30, au pont de l’Alma vers midi 45, à la gare Montparnasse vers 1 heure 45, à l’Hôtel de. Ville vers 3 heures 15, et rentrera vers 5 heures au Palais de l’Industrie.










