
Les organisateurs des fêtes du Bœuf Gras ont eu hier matin un moment de légitime appréhension. Il avait plu la nuit, il pleuvait encore dans la matinée. Vers dix heures, cependant, une éclaircie s’est produite et le ciel, quoique gris et couvert, est resté clément.
À dix heures et demie, au Palais de l’Industrie, tout le monde est sur le pont, et la branle-bas, dont nous avons esquissé hier une physionomie, recommence au commandement : « Tout le monde à vos chars ! »
Il faut d’ailleurs, les astiquer un peu ces chars, les débarrasser des paquets de serpentins et des amas de confetti reçus la veille.
À onze heures un quart les cavaliers sont en selle, les piétons sont alignés, le coup de canon ordonnant le départ retentit, un roulement de tambours le suit aussitôt et les chicards partant, du pied gauche.
Mais M. Mouquin, commissaire divisionnaire, s’élance vers M. Zidier et le prie de retarder le départ ; la garde républicaine à cheval, qui doit flanquer la cavalcade, n’est pas encore là. Elle arrive un quart d’heure après et le cortège s’ébranle ; Messidor, le second bœuf, s’engage aussitôt avec son escorte dans l’avenue Marigny. et gagne par les avenues Gabriel et Matignon l’avenue des Champs-Élysées.
On traverse une double haie de curieux ; il y a du monde à toutes les fenêtres, mais l’animation est modérée. Elle grandit un peu place de l’Etoile, où il y a foule, avenue Victor Hugo,-.avenue Malakoff et avenue Kléber.
Pas de freins
La descente de l’avenue Marceau, on s’y attendait d’ailleurs, est très mouvementée. Les chars, tous très lourds, ne sont munis d’aucun frein. On est, pour les maintenir, obligé d’immobiliser-les roues et de les caler à tout instant. En dépit de toutes ces précautions, la chaîne d’embrayage de l’automobile du prince Carnaval se casse.
Malgré tout, le cortège arrive au pont de l’Aima sans autre accident ; mais la descente a duré près d’une heure et a occasionné un retard considérable à nombre d’omnibus et de tramways, obligés de couper l’avenue.
De l’autre côté de l’eau
Le cortège, s’engage dans l’avenue Rapp. À ce moment le soleil, qui avait « boudé » toute la matinée, fait miroiteries casques des guerriers gaulois, illumine les dorures des chars.
Rue Dupont-des-Loges, avenue Bosquet, peu de monde, mais très enthousiaste. À la caserne de l’École-Militaire, toutes les fenêtres sont garnies de soldats en bourgeron de toile blanche qui applaudissent.
Boulevard des Invalides, puis boulevard Montparnasse, la foule devient de plus en plus dense. La gare Montparnasse supporte plus de deux mille curieux juchés sur la terrasse de la place de Rennes et jusque sur les toits.
Avant d’arriver au boulevard de Port-Royal le cortège fait halte, les cavaliers mettent pied à terre, les légumes redeviennent des hommes, les « couleurs » s’échappent de leur palette pour se rendre aux brasseries voisines.
C’est le goûter général au milieu du plus pittoresque des désordres.
La halte dure un quart d’heure environ et les chars s’engagent boulevard de Port-Royal et avenue des Gobelins.
Le cortège monte la rue Gay-Lussac tandis que les tambours battent et que les clairons sonnent la charge.
Au quartier latin
Il est quatre heures moins vingt, lorsque messire Carnaval, que la foule attend depuis deux heures, débouche de la rue Gay-Lussac sur la place Médicis, pour descendre le boulevard Saint-Michel.
La place est noire de monde ; de nombreux curieux se tiennent derrière les grilles du jardin du Luxembourg ; aux fenêtres des cafés, des étudiants font pleuvoir sur la foule des confetti et des serpentins.
Le cortège, après s’être arrêté quelques minutes, s’engage sur le boulevard au milieu des acclamations d’une foule joyeuse que les gardes républicains et les gardiens de la paix ont peine à refouler ; la marche ne peut s’effectuer que très lentement. Tout le personnel du lycée Saint-Louis, auquel se sont jointes de nombreuses dames, est aux fenêtres de l’établissement.
Boulevard Saint-Germain, les curieux ont envahi la chaussée, que le préfet de police réussit à faire dégager assez, rapidement ; des jeunes, gens sont grimpés dans les branches des arbres d’où ils applaudissent au passage des chars. Sur la place Maubert, la foule est encore plus nombreuse ; le cortège a grand-peine à se frayer un chemin. Rue Lagrange, les habitants ont multiplié les serpentins : deux maisons en sont entièrement garnies du haut en bas et disparaissent presque, entièrement sous les longs rubans aux mille couleurs.
Le bœuf gras arrive place Notre-Dame ; puis il passe devant l’Hôtel-Dieu : les malades, depuis longtemps privés de distractions, se groupent aux fenêtres pour joindre leurs acclamations à celles de la foule qui stationne dehors.
Sur la rive droite
Bien avant que le cortège traverse la Seine pour passer devant l’Hôtel de Ville, les curieux se sont massés sur la place ; les privilégiés sont installés dans les tribunes dressées devant la façade du monument ; des employés de la ville ont envahi les toits. À quatre heures un quart, les cavaliers de la garde républicaine qui précèdent les chars font leur apparition ; les agents dégagent rapidement la chaussée. La tête du cortège s’arrête quelques instants à la hauteur de la porte principale de l’Hôtel de Ville, puis, reprend sa marche en accélérant l’allure pour tourner à gauche dans la rue de Rivoli et s’engager de là dans la rue du Louvre et la rue Coquillère pour arriver aux Halles.
À la pointe Saint-Eustache l’affluence est considérable ; les marchands des Halles et les figurants du cortège échangent en passant des plaisanteries. D’innombrables voitures et omnibus stationnent dans les voies adjacentes où la circulation a été interrompue
Des Halles au Palais de l’Industrie
Rue Turbigo, boulevard Sébastopol surtout, la foule est énorme, la circulation impossible et l’animation extrême. Toutes les fenêtres, tous les balcons sont bondés de spectateurs se livrant avec ardeur au jeu, au jet plutôt des serpentins, tandis que les piétons se criblent de confetti.
En attendant Messidor, des musiciens ambulants se constituent en orchestre et des bals en plein vent s’improvisent.
La chaussée est envahie quand parait le cortège et les agents qui le précèdent ont peine, sous les ordres de M. Lépine, à lui ouvrir un passage.
Même foule, même gaieté, même ardeur à la bataille des confetti rue Réaumur, place de la Bourse et rue-du 4-Septembre.
La place de l’Opéra est noire de monde et encombrée, comme la Veille, de véhicules, de chaises, d’échelles mis par les camelots à la disposition des curieux.
La nuit est bien proche quand le cortège arrive enfin au Palais de L’Industrie, après avoir franchi 20 kilomètres, une belle étape comme on voit.
Aujourd’hui, c’est le jour de sortie de Dom Juan, un charolais à robe blanche et demain les trois bœufs et les deux porcs qui ont figuré dans le cortège avec tant d’honneur seront vendus aux enchères.
Incidents et accidents
Les confetti et les serpentins, qui ont fait la joie de tant d’enfants et de grandes personnes pendant ces deux jours, n’ont pas été cependant du goût de tout le monde.
Le jet des rondelles multicolores a provoqué plusieurs bagarres, la plupart sans gravité, à l’exception de deux qui ont eu pour théâtre le faubourg Montmartre.
Un marchand de vins qui, du seuil de sa boutique, s’amusait à lancer des confetti sur les passants, a été pris à partie: par un inconnu qui lui a asséné un formidable coup de canne plombée sur la tête.
Pendant que l’on conduisait le blessé, qui perdait beaucoup de sang, chez le pharmacien, l’auteur de cet acte de brutalité a pris la fuite.
L’autre rixe a été aussi assez grave et la victime a dû être transportée à l’hôpital Saint-Louis.
Un garçon livreur, employé chez un commerçant du boulevard Rochechouart, François Frac, demeurant rue Doudeauville, à Montmartre, s’est pris de querelle hier soir, à six heures, rue du Faubourg-Montmartre, près du boulevard avec un camelot du nom de Chaudron qui vendait des confetti.
Frac a été renversé par Chaudron qui lui a asséné un coup de talon de botte sur la tête. Frac n’a pu se relever et, transporté dans une pharmacie, il n’a repris connaissance qu’une demi-heure après.
La blessure est assez grave et il a fallu le faire conduire à l’hôpital par une voiture des ambulances urbaines.
Chaudron a été mis à la disposition de M. Archer, commissaire de police.
Enfin un accident à signaler. Rue de Rivoli, en face du n° 130, le charretier Alexandre Pérardin, âgé de trente-huit ans, qui conduisait le char de la Lyre, a reçu en pleine poitrine un couple pied du cheval d’un garde-républicain. Le blessé a été transporté aussitôt à l’Hôtel-Dieu.
Nos petits visiteurs
Hier encore nous avons eu la visite au Petit Journal de mignons enfants, gentiment costumés, venus nous apporter leur obole pour des œuvres de charité.
C’est d’abord le jeune Robert Fréry, un petit turco très déluré, qui nous a remis 1 franc pour notre Caisse du Secours immédiat, puis Maurice Beugli, un avocat bêcheur à la langue déjà bien pendue, qui a versé 2 francs.
Sont venues ensuite la petite Nini Savignac, une gentille pierrette dont les parents habitent Provins ; puis la jeune Madeleine Rinderlé, en élégante Alsacienne, et Mlle Hélène Saint-Mars, ravissante en bouquetière.
Ces trois fillettes nous ont remis i franc chacune pour les enfants malades.
L’itinéraire d’aujourd’hui mardi.
L’itinéraire de la promenade d’aujourd’hui, la dernière, a été ainsi fixé :
Avenue des Champs-Élysées —rue Royale — boulevard Malesherbes — place Malesherbes — avenue de Villiers — boulevard des Batignolles — place Moncey — boulevard de Clichy — boulevard Rochechouart — boulevard de le Chapelle — rue de Flandre —rue de Crimée— rue d’Allemagne — rue de Meaux — rue Claude-Vellefaux — avenue Parmentier — avenue de la République — place de la République — boulevard Magenta —place Saint-Laurent — boulevard de Strasbourg — boulevard Saint-Denis — boulevard Bonne-Nouvelle — boulevard Poissonnière — boulevard Montmartre — boulevard des Italiens — boulevard des Capucines — rue Scribe — boulevard Haussmann — rue Lafayette — rue de Châteaudun— rue Saint-Lazare —- rue de Rome — rue Tronchet — place de la Madeleine — rue Royale — place de la Concorde —Palais de l’Industrie.
Le cortège quittera le Palais de l’lndustrie à onze heures et quart.
Il arrivera avenue de Villiers vers midi 15, place de la République vers 3 heures, place de la Madeleine vers 4 heures l/2, et rentrera, vers 5 heures au Palais de l’Industrie.
Le Petit-Journal — 2 mars 1897










