
À onze heures et quart exactement, sous un soleil d’autant plus appréciable que le ciel était resté menaçant toute la matinée, messire Carnaval et Don Juan, le bœuf du jour, quittaient pour la troisième fois leur Palais. Suivis de leur escorte, aussi fraîche, aussi pimpante qu’au premier jour, ils commençaient leur troisième et dernière tournée à travers leur bonne ville de Paris, mise en liesse par le Mardi gras.
L’avenue des Champs-Élysées, la place de la Concorde, la rue Royale qu’ils traversent d’abord sont déjà encombrées de curieux.
Leur nombre augmente boulevard Malesherbes, avenue de Villiers, et surtout boulevard des Batignolles, où le cortège est très joyeusement accueilli. Grosse foule et grand enchevêtrement de véhicules, d’omnibus et de tramways sur la place Moncey.
Il est exactement une heure lorsque la tête du cortège arrive boulevard Rochechouart. Très peu de monde. C’est l’heure du déjeuner.
Boulevard de la Chapelle, le nombre des curieux devient plus considérable. Il y a au coin du boulevard Barbès un inextricable fouillis de véhicules de toute sorte supportant des milliers de curieux. Un coup de trompette. Dix minutes d’arrêt. Buffet. Très joyeuse cette première collation, sur le pouce, mais les ordres sont formels et les pauvres petites femmes sont obligées de rester sur leurs chars tandis que les figurants filent vers les marchands de vins du voisinage.
Il y a très peu de curieux rue de Flandre.
Rue de Crimée la foule, au contraire, est très enthousiaste, et ce sera maintenant pendant tout le reste du parcours une ovation ininterrompue.
Les chars burlesques, les cartonnages grotesques ont un succès des plus vifs, puis le char des Chrysanthèmes et celui de la Palette.
On a fait une ovation toute spéciale au char des Provinces, où de très mignonnes Auvergnates des Batignolles dansaient gracieusement, la bourrée sous les ravissantes tonnelles de lierre et de bois doré dont nous avons donné le dessin. On nous dit que plusieurs de ces figurantes sont attachées à différents théâtres de Paris et continueront à danser dans la soirée. Pauvres petites !
Par la rue d’Allemagne, la rue de Meaux, la rue Claude-Vellefaux, l’avenue Parmentier, le cortège débouche dans l’avenue de la République où la foule est énorme, bruyante et particulièrement joyeuse.
Les confetti et les serpentins font rage.
De la place de la République à l’Opéra
C’est avec une extrême lenteur que le cortège, monte le boulevard Magenta, où la foule est considérable. Sur la place Saint-Laurent, les cavaliers de la garde républicaine doivent faire les plus grands efforts pour se frayer un passage ; les curieux ont débordé les agents du dixième arrondissement et occupent complètement la chaussée. Des chaises, des bancs ont été installés de tous côtés par des industriels qui font de fructueuses recettes ; aux abords de la place s’allongent de longues files de tramways dont les impériales ont été envahies ; de la place à la gare de l’Est il n’y a pas un espace vide.
Après avoir avec beaucoup de difficulté traversé la place Saint-Laurent, le cortège s’engage sur le boulevard de Strasbourg, au milieu d’une double haie de curieux, dont les acclamations joyeuses couvrent le bruit des musiques. Des fenêtres pleuvent sans interruption les serpentins et les confetti.
Avant de tourner sur le boulevard Saint-Martin les chars doivent s’arrêter quelques instants, car la circulation est devenue absolument impossible.
Dans toutes les directions on aperçoit une foule compacte qui s’étend à perte de vue. On se remet en marche, mais à hauteur de la porte Saint-Denis, il faut lancer en avant les gardes républicains, pour permettre au cortège de continuer sa route.
Devant le restaurant Marguery, une compagnie de la garde républicaine forme la haïe et maintient les curieux-à distance. Le cortège fait halte, les organisateurs et une partie des figurants entrent dans le restaurant où des rafraîchissements leur sont offerts ; une magnifique corbeille de fleurs est remise par Mlle Lemoine à M. Marguery, président du comité d’organisation.
La marche reprend au milieu d’une affluence déplus en plus considérable ; à partir du boulevard Montmartre on doit renoncer à maintenir la foule sur les trottoirs ; on-se contente de dégager la moitié de la chaussée, du côté droit.
À hauteur de la rue Drouot, un accidentée produit : un enfant de quatorze à quinze ans reçoit du cheval d’un garde républicain un coup de pied dans la cuisse ; on s’empresse autour de lui et on le transporte dans une pharmacie. Le garde, cause involontaire de-cet accident, est au désespoir ; il confie son cheval à un camarade pour aller prendre des nouvelles de la victime.
Jusqu’à la rue Scribe, la marche est très lente ; Place de l’Opéra, les tribunes-sont pleines de monde ; au balcon du Cercle militaire se trouvent de nombreux officiers en civil ; on ne voit qu’un seul uniforme, celui d’un Saint-Cyrien.
Au moment où, par la rue Scribe, le cortège contourne l’Opéra, dont tous les lampadaires supportent des grappes de spectateurs, un vent violent souffle et fait tourbillonner sur le sol les innombrables paillettes multicolores qui le couvrent.
Devant le « Petit Journal »
Dès une heure de l’après-midi, la foule commence à se masser devant notre hôtel, en prévision du passage du cortège.
M. Archer, commissaire de police du quartier du faubourg-Montmartre, et M. Nadaud officier de paix du neuvième arrondissement organisent le service d’ordre.
De minute en minute la foule augmente, et derrière les gardiens de la paix et les municipaux à pied et les gardes à cheval qui ont déblayé la chaussée, les véhicules, chargés de curieux, se planent, les échelles, Ies estrades se dressent et sont immédiatement prises d’assaut. De formidables remous se produisent.
Toutes les fenêtres de notre hôtel sont garnies d’invités qui bombardent sans interruption la foule massée sur les trottoirs. Le « bombardement » est tellement intense que deux hommes de la Compagnie des Omnibus sont en permanence pour déblayer au fur et à mesure les aiguillés du tramway cours de Vincennes-Saint-Augustin.
Enfin, vers cinq heures moins un quart, une clameur-s’élève dans la foule : « Les< voilà ! » — On aperçoit au loin les casques des municipaux et ceux des guerriers gaulois qui scintillent, et majestueusement, sous une pluie de confetti jaunes, verts, rouges, dans l’enchevêtrement des serpentins qui s’entrecroisent au-milieu d’une ovation extrêmement joyeuse, le cortège défile.
La rue de Châteaudun, avec ses larges-et beaux immeubles disparaissant-sous les serpentins déroulés et flottants au vent, avec ses balcons sur lesquels se presse une foule élégante très animée qui fait siffler dans l’air les fils multicolores, offre un-aspect merveilleux.
Après la place du Havre où l’affluence est considérable et joyeuse, le cortège, par un léger changement apporté à l’itinéraire, s’engage dans la rue de la Pépinière. Aux fenêtres de la caserne, les braves troupiers assistent tout joyeux au défilé, — aubaine inattendue et d’autant mieux accueillie.
Autour de la Madeleine
Sur le boulevard Haussmann, la foule est clairsemée, mais elle redevient compacte rue Tronchet. Au loin on aperçoit les marches de la Madeleine où des milliers de spectateurs sont massés.
Toutes les logettes du côté droit sont également remplies ainsi que la façade où le coup d’œil des innombrables spectateurs échelonnés sur les marches est vraiment superbe. Les arbres de la rue Royale disparaissent sous un voile de serpentins et de toutes les fenêtres volent des pluies de confetti.
La rentrée
La place de la Concorde est noire de monde, et comme aux grands jours, les statues supportent des grappes humaines.
Jusqu’au Palais de l’Industrie dans les Champs-Élysées, la foule s’aligne contenue sur les trottoirs par des gardes républicains à pied. Enfin le cortège atteint le Palais. Il est temps, car la nuit tombe lentement. Il est six heures.
Une dernière fois, avant de disparaître, les musiques des chars jouent avec un entrain endiablé et les figurantes font au public de gracieux signes d’adieu.
À ce moment un accident se produit : un des figurants costumé en chat, Carlos Artazis, âgé de quarante-deux ans, tombe du toit du char sur lequel il a fait depuis trois jours par ses cabrioles la joie des enfants. On le relève, il est placé sur une civière et transporté à l’ambulance et de là à l’hôpital Necker, où on a constaté qu’il avait des lésions aux reins. Son état paraît grave.
Don Juan, le bœuf qui a triomphé modestement après Champignol et Messidor, est descendu de son trône et de-toutes parts c’est la dislocation de la cavalcade.
Les figurants, les musiciens, les cochers, les charretiers vont se ranger pour passer à la caisse. Quarante gardiens de la paix assurent l’ordre.
À sept heures, le Palais de l’Industrie était redevenu silencieux. C’était la fin de ces trois journées de fête auxquelles deux millions de spectateurs avaient applaudi.
Les accidents
Un certain nombre d’accidents se sont produits pendant la journée d’hier.
Après le passage du cortège du bœuf gras, à l’angle des boulevards de. Strasbourg et Saint-Denis, quand-les gardiens de la paix ont eu levé le service d’ordre, la foule s’est précipitée en avant et un terrible remous s’est produit. Une vingtaine. de personnes ont été à demi étouffées. Il a fallu en transporter onze au poste de secours situé boulevard de Sébastopol, huit dames et trois messieurs. Après, avoir reçu des soins, les malades ont regagné leurs domiciles.
Le jeu des confetti n’est pas du goût de tout le monde et hier, boulevard: de Sébastopol, un passant mécontent a frappé d’un coup de canne à la tête un enragé-jeteur de confetti.
Également boulevard de Sébastopol, un gamin, juché sur une vespasienne a lâché prise et est tombé. Il s’est contusionné légèrement.
Un accident mortel s’est produit boulevard Ornano. Un tramway a renversé un enfant de sept ans, Amédée Moté. La pauvre enfant a été tué sur le coup. Le corps a été transporté au domicile des parents, rue du Mont-Cenis, n°11.
Boulevard Rochechouart, peu-après le passage du cortège, un homme a été renversé par une voiture de place. Le malheureux, nommé Félicien Mognot, a été piétiné par le cheval et assez grièvement contusionné.
Un curieux cas de catalepsie s’est produit hier pendant la fête boulevard de Sébastopol, à l’intersection de la rue de Turbigo. Au milieu de la foule qui se pressait sur le boulevard, un promeneur avait été pris d’une attaque d’épilepsie ; une jeune fille de vingt et un ans, témoin de l’incident, est tombée sous le coup de l’émotion en état de catalepsie.
Transportée dans une pharmacie voisine, rue de Turbigo, par des personnes qui l’accompagnaient, cette jeune fille, Mlle E…, ouvrière en lingerie, depuis peu de temps à Paris, n’a pu être ranimée après une heure de soins. Une voiture des Ambulances-urbaines l’a conduite à l’Hôtel-Dieu où elle a été admise.
Nos petits visiteurs
Plusieurs fillettes et jeunes garçons costumés sont encore venus hier au Petit Journal, tenant dans leurs menottes la pièce blanche destinée aux petits déshérités.
Ils nous ont remis pour notre Caisse du Secours immédiat :
La petite Suzanne, en Alsacienne, 2 francs ; la petite Marguerite, en Chaperon rouge, 2 francs ; Mlle Caroline, une Alsacienne authentique, 1 franc ; Eugène Fleury, en lieutenant de chasseurs, 1 fr.50 ; Albert Papagot, en paysan normand, 0 fr. 50.
Pour les enfants malades :
La petite Andrée, en bouquetière, 0 fr. 50 ; la petite Gabrielle, en clown Chocolat, 0 fr. 50 ; le jeune René Choisier, en petit marquis, 0 fr.50.
La jeune Georgette Chantrier, une Boulonnaise, nous a remis 1 franc pour les orphelins de Boulogne, et la petite Marcelle Pringée, aussi une Boulonnaise, 2 francs pour les enfants d’Ormesson.
Le Petit-Journal — 3 mars 1897










