
Le Carnaval, heureusement restauré, a retrouvé son succès légendaire. Paris, sur un vaste espace, l’a acclamé dans son joyeux cortège.
On a fait fête aux chicards flambants, aux pierrots roses si gracieux. Et ce fut un éclat de rire quand parut Messire Carnaval, ronde majesté, monté sur un vélo, en homme qui sait ce qu’il doit à l’automobilisme. Les bicyclistes le suivaient, comme il leur seyait de le faire derrière un souverain qui pourra se vanter de ne pas avoir ramassé une pelle.
Derrière les musiciens baroques, venait le cortège du bœuf ; on avait évoqué l’époque primitive alors que ce ruminant était bête de somme et traînait à pas lents les monarques indolents. Le bœuf se prélassait à l’ombre d’un dolmen, c’était charmant de druidisme ; il n’y manquait que la musique de Reyer — mais il y avait, auprès de la victime promise au sacrifice, un paysan de ce temps-ci : anachronisme déplorable.
L’agriculture devait être représentée dignement dans un cortège qui est à sa louange. Les Halles s’étaient fait représenter par les plus gros légumes. Le roi-du char était un potiron, comme il est de tradition d’en couronner aux Halles. La charcuterie avait renversé les rôles : c’étaient les cochons qui rôtissaient les rôtisseurs. Goudeau fièrement saluait. C’était la revanche des bêtes qui passait devant lui. L’alimentation donnait dans le style Directoire, mais se voulait aussi escortée de mets gigantesques et de fromages qui — ça ne se voit pas qu’en Carnaval— marchaient tout seuls.
Les provinces de France, très gracieuses, disaient ensuite la variété de leurs produits. On y trouve de tout, dans ce pays merveilleux, même de belles filles. Ça n’était pas pour déplaire aux consommateurs massés sur le parcours qui applaudissaient à toutes ces succulences.
Carnaval, c’est la mangeaille. Goinfrons, emplissons nos bedaines. Et voici les plus belles panses. Ce sont « les 100 kilos » bedonnant, tripaillant, énormes courges qui ventripotent. C’est d’un drôle à pouffer.
Ne t’en va pas, Mardi gras, les cochons sont gras, — ne t’en va pas, nous ferons des crêpes. Et voici la bonne femme faisant ses crêpes. Grotesque cuisinière qui, pour tenir la queue de la poêle, n’a pas l’air pour cela plus embarrassée.
Le joli se marie au bouffon. Ils sont exquis ces chrysanthèmes — frères des camélias de l’an passé. Sont-ce des fleurs ? Sont-ce des femmes ? L’une et l’autre. L’idée est charmante qui nous rappelle l’étroite parenté de celles-ci et de celles-là.
Les arts maintenant. Car l’homme ne vit pas que de soupe. Il joue de la harpe et la voici qui vibre ; il pince de la lyre et la voici qui chante. Il peint, et, sur une palette, les tons sont représentés par des femmes. Il fait des sciences. Il a découvert les rayons X, et nous voyons Jonas dans le ventre, de la baleine. Il s’y est meublé un rez-de-chaussée, où il n’a pas l’air de s’ennuyer le moins du monde, grâce à la jolie personne, mesdames et messieurs, que l’on entrevoit à l’intérieur.
Mais que de chars ! Allons-nous point en oublier ? L’exposition des chats se rappelle à notre souvenance avec les produits gracieux de la race féline. De petits chats ronronnent en bas et font patte de velours, cependant que sur le toit d’agiles matous exécutent des prodiges d’acrobatie.
Nous avons vu que Carnaval était en vélocipède, c’est-à-dire que les chevaux n’auront plus désormais à traîner de voitures. Le char de l’Automobile est là pour l’attester. Les chevaux sans emploi sont à l’intérieur, ils regardent aux portières et pensent qu’ils ont bien mérité de se reposer à leur tour.
C’est le monde à l’envers. Mais le monde n’est-il pas sens dessus dessous ? Un terrible cyclone passe qui déconcerte nos astronomes, chambardant nos habitudes et troussant les cotillons. L’agent au bâton blanc lui intime l’ordre de ne pas passer… Mais il est passé déjà.
En résumé, la cavalcade était attrayante et fort gaie. Mais — comme dit spirituellement l’Éclair à qui nous empruntons ces détails — pour ne pas déguiser la vérité, même en Carnaval, on ne peut nier que ce furent les petites rondelles multicolores qui eurent le droit de se dire les boute-en-train de la fête. Ce sont elles qui créent cette si douce et si nécessaire familiarité ; ce sont elles qui font se dégourmer les prudes et les revêches et s’émanciper les timides. Les confetti osent et ils font oser. Ils établissent comme une sorte d’aimable tutoiement dans la grande foule, une façon de flirt qui n’est pas sans audace et qui est sans danger. On ne dit pas à une femme qu’elle est jolie, mais on la choisit de préférence, on la harcèle, on la dispute. Et quand, d’un coup d’œil décidé, elle riposte, on se sauve, belligérant heureux, seulement un peu découragé que le combat s’en tienne aux escarmouches. Regret vite passé : un nouveau choix fait oublier l’autre. Et c’est inouï cette communion des êtres, dans la pluie légère de cette mitraille de papier.
Du haut des balcons, l’on s’acharne. À tel endroit, un véritable stratégiste présidait à la manœuvre. Au commandement de l’habile capitaine, tout un bataillon de confettistes manœuvrait à la fois, et c’était, sur toute la ligne d’une façade, comme un feu de salve suivi d’un nuage dont Besnard eût aimé les colorations et les pointillistes les résultats, car les gens au-dessous semblaient dessinés par cette école qui avait certainement prévu les confetti.
Confetti et serpentins, c’est vous qui avez réveillé le Carnaval endormi-depuis tant d’années, c’est vous, ô serpentins, qui êtes autant de petits serpents insinuants et souples, qui vous enroulez autour des tailles comme des ceintures, autour des cous comme des boas, qui ajoutez des rubans aux parures des femmes, et qui poudrez de nuances claires nos arbres, dont la cime encore hivernale semble, au soleil, digne de tenter, avec des fraîcheurs de touches, la palette d’un Manet.
Sergines
Les annales politiques et littéraires – 7 mars 1897










