(Propos fantaisistes)
Quelques incidents survenus dans la journée du Mardi gras ont été omis dans les comptes rendus des journaux.
Bien que ce genre de littérature ne relève pas, à proprement parler, de ma spécialité, je me permettrai néanmoins de combler ces lacunes regrettables, dussent MM. les reporters en crever de jalousie.
UN VOL AUDACIEUX
M. Charles B…, négociant à Nantes, venu à Paris pour y passer les jours gras, se dirigeait vers les boulevards.
Avant de s’engager dans la grande artère parisienne, sur la place de l’Opéra, M. B… eut l’idée de compter les confetti dont ses vêtements étaient couverts.
Il reconnut la présence de 1,129 de ces petites rondelles multicolores.
Arrivé à la hauteur du Crédit Lyonnais, notre négociant s’avisa de faire un nouveau recensement.
Quelle ne fut point sa stupeur en constatant la disparition d’un de ses confetti !
Ses soupçons se portèrent immédiatement sur une dame qui le suivait depuis plusieurs hectomètres.
Ayant prié la dame de lui rendre son confetti, celte personne le prit de très haut, demandant à M. B… pour qui il la prenait.
Mais M. B… insista et finalement emmena la dame chez M. le commissaire de police du quartier.
Là, on fouilla l’a voleuse et on n’eut pas de peine à retrouver l’objet dérobé, d’autant plus que M. B… en avait fait la description minutieuse.
La dame B… fut forcée d’avouer son larcin, mais elle prétendit n’avoir voulu que l’aire une simple farce, à laquelle l’autorisait cette journée de Mardi-gras.
Le commissaire n’admettant point une explication aussi fantaisiste, mit la dame en état d’arrestation.
La voleuse est la femme d’un chef de bureau au ministère de la Justice et elle n’en serait pas, dit-on, à son coup d’essai.
ESTHÉTIQUE ET CARNAVAL
Signalons une innovation charmante, due à M. le comte de Montesquiou.
Toute la journée du Mardi-gras, le délicat poète du Chef des Auteurs zouaves s’est promené dans Paris, chargé de vingt et un sacs remplis de confetti de différentes nuances.
Le noble artiste jetait sur les dames une poignée de confetti, dont le ton s’harmonisait avec la couleur de leurs toilettes.
Citons, notamment, une jeune fille à qui la pèlerine verte fut criblée de confetti héliotrope du plus radieux effet.
ABUS DE SERPENTINS
C’est surtout dans la banlieue ouest de Paris que le carnaval a été fêté avec le plus de délire.
Cet enthousiasme a failli causer de graves désordres.
Au passage à niveau du chemin de fer, à Colombes, des jeunes gens postés aux barrières s’amusaient à se lancer des serpentins.
Ils mirent tant d’ardeur à ce jeu, qu’à un instant la voie fut littéralement obstruée par les bandes de papier.
L’express du Havre de neuf heures a, de ce fait, subi un retard de près d’une heure trois quarts. La Compagnie de l’Ouest a apporté, dans cette occasion, une négligence que les honnêtes gens de tous les partis sont unanimes à blâmer.
ARRÊT DANS LA NAVIGATION DE LA SEINE
Dans la matinée de mercredi, quand les égouts de Paris, sous l’énergique impulsion des balayeurs, se sont mis à vomir des torrents de confetti, la Seine est devenue subitement si épaisse que toute navigation était impossible.
Les confetti, absorbant l’eau du fleuve, formaient un dense magma sur lequel les galopins dits de petit poids, purent s’aventurer sans risques.
Comme cet état de choses menaçait de s’éterniser, on eut recours aux lumières de M. Berthelot, qui conseilla le traitement par la liqueur de Schweitzer (liqueur cupro-ammoniacale qui dissout la cellulose).
À quatre heures et demie, la navigabilité de la Seine était rétablie.
Alphonse Allais
Les Annales politiques et littéraires — 7 mars 1897
Première parution : Le Journal — 21 février 1896)










