
Voici une invention et un inventeur pour ainsi dire inconnus du public et qui demain pourraient bien être célèbres. Il s’agit de la télégraphie électrique sans fils, problème qui a provoqué déjà bien des travaux et bien des recherches, en pure perte, hélas ! jusqu’ici, du moins au point de vue de la pratique.
Si nous avons bonne mémoire, Edison ne dédaigna pas jadis de s’atteler à la question ; mais les faibles résultats obtenus paraissent être tombés dans l’oubli, et l’inventeur lui-même n’a pas cherché à les en retirer.
La plupart des chercheurs ont tenté, dans cet ordre d’idées, d’utiliser les courants telluriques et les propriétés de l’induction électrique. La découverte nouvelle, sur laquelle nous n’avons d’ailleurs que des données très incertaines et vagues — on va comprendre pourquoi — s’inspirerait d’une autre théorie, célèbre dans le domaine purement scientifique, celle de Hertz, connue sous le nom de théorie électro-magnétique de la lumière.
Tout le monde sait que, depuis Fresnel, on attribue les phénomènes lumineux à des ondulations d’un corps idéal, l’éther, qui transmettrait intégralement à travers l’espace les mouvements provoqués en un point, à peu près comme l’eau tranquille, troublée par la chute d’une pierre, transmet à sa surface, en cercles qui s’étendent tout autour, les ondes provoquées par cette chute.
Le grand physicien Hertz a imaginé une explication identique des phénomènes électriques et magnétiques ; si sa doctrine n’est pas universellement admise par les savants, il faut reconnaître qu’elle a cependant pour elle beaucoup de faits à son actif ; en tous cas, il n’est guère de physiciens qui ne l’aient prise au sérieux et étudiée avec un soin attentif.
Parmi eux, l’un de ceux qui ont le plus contribué à faire progresser cette étude des ondulations de Hertz est le professeur Righi, de l’Université de Bologne. C’est dans son laboratoire qu’a travaillé M. Guglielmo Marconi, appartenant à l’une des meilleures familles de la ville, et aujourd’hui âgé de vingt-deux ans.
La faculté extraordinaire d’invention dont fit preuve M. Marconi frappa au plus haut point l’esprit de son maître, qui prit à tâche de discipliner et de diriger cette brillante intelligence. D’un autre côté, M. Marconi, qui est par sa mère d’origine anglaise, se trouva mis en relations avec M. Preece, directeur du Post-Office à Londres, et dont le nom est universellement connu dans le monde des télégraphistes et des électriciens. Grâce à M. Preece, des expériences ont eu lieu en Angleterre, soit dans la plaine de Salisbury, soit dans le canal de Bristol ; quelques rares privilégiés ont pu y assister ; l’un d’eux, homme de science et d’une incontestable valeur, en a été émerveillé, et m’écrivait dernièrement : « La découverte de ce jeune homme de vingt-deux ans est admirable ; mais c’est la gloire de M. Preece de lui avoir fourni les moyens de la produire au grand jour. »
Il me semble bien acquis, d’après les expériences dont il s’agit, qu’on a pu télégraphier sans fil entre deux stations séparées par une distance de plus de 9 milles anglais. Le brouillard n’apporterait aucun trouble dans les communications, et l’on comprend l’importance pratique d’un tel résultat en ce qui concerne les dangers de collisions en mer. Deux navires pourraient se prévenir mutuellement de leur présence, de jour ou de nuit, au milieu de la brume la plus épaisse, de manière à éviter tout risque d’abordage.
S’il faut en croire certains récits, M. Marconi rêverait même d’applications militaires, d’une tout autre nature, et considérerait comme possible de communiquer avec un navire ennemi qui n’en témoignerait en rien le désir, et de lui envoyer des ondulations de Hertz capables de mettre le feu à ses poudres. N’allons pas aussi loin, et montrons-nous d’une grande réserve sur les applications futures ; cette réserve est aussi prudente qu’est folle et absurde l’incrédulité de parti pris, par ces temps de découvertes et d’inventions que nous traversons.
Ce qui est certain, c’est qu’au point de vue purement scientifique, les procédés de M. Marconi ont une importance considérable. Il aurait mis en évidence ce fait que certaines ondulations de Hertz (qu’on désignera peut-être un jour sous le nom d’ondulations de Marconi) se transmettent à travers tous les corps sans pouvoir jamais rencontrer d’obstacles, c’est-à-dire de corps opaques. Il y aurait là une parenté évidente avec les rayons Rœntgen, et même une pénétration encore plus profonde et plus générale.
En ce qui concerne le côté industriel, le jeune savant préoccupé par-dessus tout de ses recherches de laboratoire, n’aurait pas pris encore de brevets définitifs. C’est ce qui lui impose, et ce qui impose à ceux qui ont reçu ses confidences, une discrétion un peu en désaccord avec l’impatiente curiosité du public. Mais tout vient à point … comme dit le proverbe. D’ici peu, très probablement, les appareils de M. Marconi pourront être complètement expliqués et décrits ; tandis qu’aujourd’hui nous devons nous borner à les regarder de l’extérieur, comme les jouets d’enfants auxquels il est défendu de toucher pour regarder « ce qu’il y a dedans ».
Dans tous les cas, le nom de M. Preece, ceux des savants qui ont été autorisés à suivre les expériences d’Angleterre, sont des garanties suffisantes pour permettre d’affirmer qu’il y a dans l’invention du jeune Marconi autre chose qu’un rêve ou une mystification. Les applications donneront-elles tout ce qu’on en peut espérer ? Ceci est une autre question, et sur laquelle nous nous garderions de prononcer dès maintenant ; car en matière de science et d’industrie, comme en toute autre, il est sage de ne juger qu’après avoir eu en mains des éléments d’appréciations suffisants.
C.-A. LAISANT.
L’Illustration — 19 juin 1897










