
L’incendie du 4 mai 1897 comptera parmi ces terribles catastrophes qui, après avoir plongé de nombreuses familles dans le deuil et les contemporains dans la consternation, laissent un ineffaçable souvenir transmis de génération en génération, comme un exemple de la puissance destructive de certains fléaux. La fatalité semble d‘ailleurs avoir accumulé, cette fois, en un singulier concours, toutes les circonstances propres à porter au suprême degré l’horreur de la catastrophe : la rapidité foudroyante du sinistre, l’inefficacité des secours, le nombre des victimes, les contrastes tragiques, et jusqu‘au motif de la réunion, — une fête de bienfaisance.
Institution bien connue, destinée à soutenir diverses œuvres importantes et patronnée par la haute société parisienne, le Bazar de la Charité venait d’ouvrir sa vente annuelle.
Cette année, pensant avec raison qu‘augmenter l’affluence des visiteurs, c‘est grossir la part des pauvres, les principaux organisateurs, M. Henry Blount et le baron de Mackau, avaient voulu solliciter la curiosité par l‘attrait d‘une innovation originale. Le comité acquit une « rue du vieux Paris », remarquée naguère au Palais de l‘Industrie, à l’exposition du Théâtre et de la Musique, et, en plein quartier des Champs-Élysées, rue Jean-Goujon, sur un terrain vacant, mis gracieusement à sa disposition par M. Michel Heine, il fit planter ce décor de toile peinte.
Une clôture de pitchpin verni complétait ce fragile édifice, dont nous donnons ci-joint le plan. Ayant sa façade en bordure de la rue, limité d‘autre part par les hautes murailles des maisons voisines, avec un espace libre sur deux côtés, il mesurait 80 mètres de longueur et 13 mètres de largeur.
C‘est ce simili moyen-âge qui devait servir de cadre à l‘assemblée mondaine. Les comptoirs de vente furent installés dans les échoppes pittoresques, offrant deux rangées parallèles de toits pointus, d‘auvents surmontés d‘enseignes légendaires : À la Tour de Nesle, À la Truie qui file, Au Lion d’or, Au Chat botté, etc.
Un immense vélum était tendu d‘un bout à l’autre de la galerie. C’est là que lundi dernier le Bazar de la Charité inaugurait sa « saison ».
Dès le début, le programme des organisateurs tenait ses promesses. Une affluence énorme, où dominait le contingent de l‘aristocratie, se pressant devant les comptoirs tenus par des dames et des jeunes filles portant les plus grands noms de France ; des acheteurs vidant généreusement leur bourse, sans marchander, contre de menus bibelots ; beaucoup de femmes surtout, en pimpantes toilettes de printemps ; des enfants se haussant avec des gestes de convoitise vers un petit ballon captif à la nacelle chargée de jouets, des commissaires zélés, à la boutonnière enrubannée ; tout un public de choix, amusé de l‘ingénieuse mise en scène ; puis — note austère, tranchant sur toute cette gaité ensoleillée, sur ces apparences un peu frivoles, comme pour rappeler à l‘assistance le caractère et le but de la réunion, — la robe de drap gris, la guimpe et la cornette blanches de la sœur de charité.
Tel est le tableau qu’il nous fut donné de voir le premier jour. Nous avions chargé un de nos collaborateurs de le retracer pour le présent numéro, bien loin de prévoir qu‘un autre tableau, bien différent hélas ! allait lui fournir un pendant funèbre.
Le lendemain mardi, l‘aspect intérieur du Bazar était identique ; peut-être même la visite du nonce apostolique avait-elle attiré plus de mondc encore que la veille.
Vers quatre heures, la fête, suivant l’expression consacrée, « battait son plein », lorsque retentit tout à coup le cri sinistre : « Au feu ! ». L‘explosion de la lampe d’un cinématographe, installé dans une petite salle attenant à la galerie, venait d’enflammer le vélum, le transformant instantanément en une immense nappe de feu dont les fragments tombaient sur les vendeuses et sur les visiteurs, tandis que les flammes rapidement propagées gagnaient les tentures légères, les boiseries résineuses, le plancher, les toiles et les châssis du décor, trouvant un aliment trop propice dans toutes ces matières combustibles.
Cinq minutes après le premier cri d’alarme, tout était consumé. Il ne restait plus de la construction que les poteaux à demi-calcinés ayant servi à supporter la clôture du côté de la rue Jean-Goujon et un brasier fumant au ras du sol, comme en laisseraient sur un champ des chaumes brulés.
Feu de paille ! eût-on pu dire, si l‘on n’avait su que tout a l‘heure l‘enceinte disparue contenait au moins douze cents personnes dont plus d‘une centaine probablement n‘avaient pas eu le temps de s’échapper de la fournaise ; si, çà et là, des monticules d‘aspect caractéristique n’avaient révélé l‘œuvre de la mort.
En effet, les pompiers, malgré toute diligence, arrivés trop tard pour éviter ou atténuer le désastre, et réduits à la tache de noyer les décombres, c‘est-à-dire les infimes résidus du brasier, y découvraient par places des cadavres amoncelés. Le jet vigoureux de leurs lances a promptement chassé la couche de braise et de cendre dont sont recouverts ces amas informes, mettant à nu des corps tuméfiés, contractés, carbonisés, des os calcinés, des cranes scalpés, des têtes méconnaissables, n‘ayant plus figure humaine. Des bâches sont jetées sur ces cadavres, en attendant leur transport, soit au domicile de la victime, si elle est immédiatement reconnue soit au Palais de l‘Industrie transformé en dépôt mortuaire, et sous ce grossier linceul provisoire, où git misérablement ce qui fut jeunesse, beauté, vie heureuse, des reliefs, des plis laissent encore deviner des restes d’humanité.
Les journaux ont raconté en détail les épisodes de l‘incendie, la panique inévitable, la funeste bousculade aux portes trop étroites, la fuite affolée vers des issues problématiques de malheureuses femmes à demi-dévorées déjà par la flamme attachée à leurs vêtements, ou à demi-mortes d’épouvante, et aussi les actes de sauvetage accomplis, notamment par le cocher Georges. Parmi ces épisodes, il en est un dont un de nos dessins reconstitue la physionomie particulières dramatiques.

de la rue Jean-Goujon.
Ainsi que notre plan l‘indique, le fond du terrain où s‘élevait le baraquement du Bazar de la Charité est borné par le mur de derrière de l‘hôtel du Palais, appartenant à M. Roche-Sautier et ayant son entrée sur le Cours-la-Reine. Ce mur est percé d’une seule ouverture, un jour de souffrance, garni de cinq forts barreaux de fer. Cette baie étroite offre une chance de salut ; la cohue effarée s’y rue, se heurte désespérément à l’obstacle qui semble narguer sa détresse. Alors, s’armant d‘un couteau et déployant une vigueur que décuple le sentiment du devoir, M. Gomery, cuisinier de l’hôtel, parvient en quelques instants à desceller trois des barreaux. L’issue est libre ; mais tout danger n’est pas conjuré, car l’ouverture ne peut livrer passage qu’à une seule personne à la fois, et c’est, sous l‘influence de la terreur, une nouvelle ruée, une escalade insensée qu’à grand-peine à régulariser, dans la mesure du possible, M. Gomery, avec le concours de son aide de cuisine, M. Edouard Vaudier.

Ils auraient ainsi, dit-on, contribué au sauvetage d’une centaine de personnes.
Quel que soit le nombre exact de leurs obligés, on ne saurait ménager l‘éloge à leur dévouement et nous nous faisons un plaisir de publier le portrait de ces braves gens.
Dès que les pompiers eurent achevé de noyer les décombres, les travaux de déblaiement commencèrent en présence des autorités. À la lueur indécise du jour tombant, le lien du désastre présentait un spectacle lugubre. Dans une boue noire et grasse, jonchée de lambeaux d’étoffe maculés, de fines chaussures de femme, d‘objets de toilette, de débris sans nom, — parmi les voitures d‘ambulance enlevant les derniers cadavres enveloppés de draps, les ombres lamentables errant à la recherche d‘un parent ou d’un ami disparu, les journalistes prenant des notes, — des équipes de gardiens de la paix, de soldats en bourgeron, quelques gendarmes, tous gantés de blanc comme pour la parade ou les mains entourées de linge, fouillaient soigneusement ce marécage, pour y pécher les épaves de l‘incendie, objets de valeur, bijoux, pièces de monnaie. Ils apportaient leurs trouvailles a des agents de la préfecture qui les triaient au fur et à mesure, en dressaient un état et les plaçaient dans des boites…
La plume est impuissante à retracer les funèbres tableaux qui, deux heures durant, nous ont passé sous les yeux, comme en un cauchemar. Le crayon seul aidé de la photographie peut en rendre la poignante et cruelle réalité.


Le plan ci-dessus, que nous avons fait dresser, est le seul donnant la disposition et les dimensions rigoureusement exactes du terrain et des constructions.
En constatant que l‘espace resté libre derrière le Bazar avait près de 100 mètres de longueur sur une largeur minimum de 32 mètres, on comprendra quelle devait être l’intensité d‘un incendie qui a fait tant de victimes même en cet endroit.
Edmond Franck
L’Illustration — 8 mai 1897.










