
Sous le titre la « vache enragée » nous avons expliqué comment est venue à quelques artistes la pensée de faire une cavalcade spéciale à Montmartre et qui serait une œuvre de charité. Le projet a séduit. Les promoteurs ont reçu de nombreuses adhésions. Un comité s’est formé, avec un président d’honneur, notre confrère Émile Goudeau, et un président effectif, Willette. Ce comité s’est divisé en commissions, commission des finances, commission des lettres, commission de l’art, commission administrative, etc.
Cette division du travail, avec des artistes aussi passionnés, fait, par hasard, merveille. Les réunions se multiplient dans un cabaret du boulevard de Clichy. On y discute avec bonne humeur et avec esprit, et le simple compte rendu sténographique de l’une de leurs séances serait une joyeuse chronique.
En députation solennelle, ils se sont rendus chez le préfet de police pour être en règle avec la loi. Willette avait endossé, pour la circonstance, une redingote sévère et sorti du carton le chapeau haut de forme.
M. Lépine les a reçus avec son habituelle courtoisie, mais les a chargés d’entraves. L’homme privé leur a donné libéralement toutes ses sympathies, mais le fonctionnaire a dû les leur reprendre.
Les artistes demandaient trois journées de fêtes ; le préfet a accordé un après-midi, le jour môme de la mi-carême. Les Montmartrois avaient l’ambition de descendre les pentes de leur butte et de sa montrer au Paris élégant des grands boulevards ; seules les blanchisseuses jouiront de ce privilège.
Enfin, ils avaient élevé leurs prétentions jusqu’au concours de l’armée ! Ils rêvaient de trompettes aux sonneries retentissantes, de chevaux montés par des hommes au casque d’acier poli et aux longues crinières ! Les artistes voient grand. Quand leurs poches sont vides — elles le sont souvent — ils les croient pleines d’or. Le préfet de police leur a promis quelques sergents de ville.
Willette est revenu de cette entrevue avec l’autorité, un peu déçu, mais sans haine. Ses amis ont ri du succès de cette ambassade, comme ils rient de tout. Et ils se sont remis à la besogne avec plus d’entrain.
Nous avons quelques données des chars qui doivent figurer au cortège. La banalité en est exclue. Si la réalisation matérielle répond aux caprices de leur crayon, les badauds seront satisfaits. Les divers ateliers de Montmartre sont en pleine effervescence. Il y va de l’honneur de chacun.
Les poètes ont leur place dans ce concours. Ils composent des romances sur la « vache enragée » qui seront chantées tous les soirs, jusqu’au jour de la mi-carême, dans les cabarets artistiques, au bénéfice de l’œuvre. Les musiciens plaquent des accords sur ces douloureuses complaintes que les camelots nous feront entendre bientôt à tous les carrefours de la grande ville. Toutes les forces intellectuelles de Montmartre sont donc en jeu. En attendant le résultat, qui sera digne de la réputation des organisateurs, voici l’appel affiché depuis hier sur les murs de la butte :
CAVALCADE DE LA VACHE ENRAGÉE
Appel à Montmartre
Citoyens de la Butte,
Nobles enfants de la colline sacrée,
Artistes et négociants,
Artisans et poètes,
Tout le monde, surtout à Montmartre, sait ce qu’est la « vache enragée ». Inutile d’insister. Chacun comprend. Or, les artistes qui, plus que personne, ont souffert de la mastication de cet animal fantastique et trop réel, quoique allégorique, ont résolu de promener, le long des pentes de la Butte, cette bête féroce dûment ligotée.
Ils appellent cela une cavalcade. D’aucuns prononcent « vachalcade ». Peu importe !
Du moment qu’il s’agit d’œuvre de charité, les citoyens de Montmartre n’hésiteront pas à s’amuser.
C’est donc au profit des artistes pauvres et des pauvres en général de Montmartre, que le comité de la Vache enragée, où se rencontrent les plus notables commerçants à côté d’artistes illustres, fait appel à toutes les bonnes volontés, afin que cette « vachalcade » devienne splendide comme fête et rémunératrice comme œuvre de charité.
Adressé, à tous ceux qui aiment Montmartre, par les membres du comité.
Président d’honneur : Em. Goudeau.
Les présidents : Willette, Oller.
Le Temps — 10 février 1896










