L’électricité est une puissance mystérieuse qui se traduit parfois par les manifestations les plus imprévues. Un malade se plaignait d’une douleur permanente au bout de la langue. Ses souffrances n’étaient pas aiguës, mais elles n’en étaient pas moins intolérables, parce qu’elles ne s’interrompaient jamais pendant un seul instant. Il consulta tour à tour son médecin et son dentiste. L’un et l’autre eurent beau se livrer à diverses reprises aux investigations les plus minutieuses, ils ne réussirent pas à découvrir l’origine du mal.
La sensation indéfinissable persistait toujours et, à force de se prolonger sans paix ni trêve, était devenue un véritable supplice. Un jour, l’infortuné qui, pour mettre fin à ses tourments, paraissait presque résigné à faire le sacrifice de sa langue, raconta par hasard ses souffrances à un de ses amis qui était ingénieur au service d’une compagnie d’éclairage électrique.
De même que les juges d’instruction sont en général disposés à voir partout des coupables, les électriciens, peut-être avec plus de raison, sont toujours prêts à découvrir en tout lieu la présence d’un courant alternatif ou continu. Le premier mouvement de l’ingénieur, après avoir reçu les confidences de son ami, fut de lui demander s’il ne portait pas de fausses dents. Le malade ayant avoué de bonne grâce qu’il avait entretenu des relations suivies avec les dentistes, l’électricien examina l’appareil et constata que deux métaux différents avaient été employés pour fixer au moyen de crochets les incisives de porcelaine dont l’émail artificiel donnait l’illusion de la nature.
L’appareil ayant été retiré de la bouche du malade, un fil électrique fut attaché à chacun des deux métaux ; le tout fut ensuite rétabli en place, et les extrémités libres des deux fils mises en contact avec un galvanomètre dégagèrent un courant dont l’ingénieur mesura l’intensité.
C’était une petite pile de Volta que l’imprévoyance d’un dentiste avait installée dans la bouche d’un de ses clients. La salive ayant établi une communication entre les deux métaux, un courant électrique avait pris aussitôt naissance. L’ingénieur n’eut qu’à recouvrir les deux métaux d’un vernis isolant et l’électricité ne se dégagea plus.
Sans qu’il soit nécessaire de porter des dents artificielles, il est très facile de faire sous une autre forme l’expérience dont nous venons de donner l’analyse. Prenez une pièce d’argent et une pièce de cuivre, placez la première au-dessus et la seconde au-dessous de votre langue. Vous ne tarderez pas à constater dans votre palais une saveur désagréable et souvent même à éprouver la sensation d’une série de petits chocs. À peine avons-nous besoin d’ajouter que la pièce de cuivre doit être absolument neuve, car une pareille expérience présenterait des inconvénients sur lesquels nous n’avons pas besoin d’insister si elle était faite avec une pièce de cinq ou de dix centimes depuis longtemps livrée à la circulation.
G. LABADIE-LAGRAVE.
Le Magasin Pittoresque – 1895










