Lors du voyage que je fis récemment dans le Médoc (1) et autres pays vinicoles, je ne manquai naturellement pas de me livrer à une enquête des plus sérieuses sur la question, vitale pour la France, des vins rouges et des vins blancs.
Le producteur — il serait puéril de le contester — n’est pas content. — Quand il vend son vin un peu cher, c’est qu’il n’en a pas récolté du tout, et quand il en a beaucoup, il le cède à des prix dérisoires. Pénible alternative !
Et pourtant, nous autres consommateurs parisiens, nous continuons à payer, quelle que soit la récolte de l’année, fort cher d’effroyables vinasses provenant plus souvent de la chimie moderne que de l’alme nature.
Deux facteurs s’opposent à ce que nous jouissions en Paris de loyaux breuvages à des tarifs abordables : le prix des transports et les frais d’octroi.
Abaissons brutalement le prix des transports, supprimons les frais d’octroi, et la question sera résolue.
Elle l’est.
Chacun sait que la fermentation est un phénomène de causes encore mal déterminées, mais dont le résultat est (grosso modo) le dédoublement du sucre en alcool et en acide carbonique.
Un de nos jeunes ingénieurs les plus en vue, M. Maurice Bertrand, a eu l’idée d’utiliser ce dégagement d’acide carbonique et de l’employer à l’actionnement d’une voiture automobile de son invention. Cette voiture automobile sert, vous l’avez deviné, au transport des vins, bières et autres liquides obtenus par fermentation.
Sans être absolument gratuit (il faut tenir compte des frais de première installation, entretien, amortissement, personnel, etc.), ce mode de véhiculage détermine une économie véritablement farouche. Pour les frais d’octroi, c’est encore à l’acide carbonique que M. Bertrand a eu recours.
Un volume assez important de ce gaz délétère est comprimé dans un tube de fonte, qui peut s’ouvrir grâce à un simple déclic.
Quand on arrive à la barrière et que se présente le communal gabelou, vous le priez poliment de vérifier lui-même.
Le préposé s’approche ; à ce moment, vous tournez votre robinet, en prenant bien soin que le gaz arrive bien dans la direction des orifices respiratoires de l’homme.
Ce dernier tombe asphyxié.
Et vous, vous rentrez dans Paris, tranquillement, ce pendant qu’un médecin du quartier, mandé à la hâte, prodigue ses soins à l’humble fonctionnaire.
ALPHONSE ALLAIS.
(1) Chaque fois qu’on parle des vignobles du Médoc, je ne puis m’empêcher de me rappeler mon ancienne concierge de la rue Bernouilli, qui me disait un jour que son fils était garçon chez un mastroquet, à l’enseigne Aux Ignobles du Médiocre… Tout ça ne nous rajeunit pas.
Le Journal – 25 avril 1897
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