(La vie drôle)
Certes, j’ai beaucoup goûté la grande page illustrée de la Vie Parisienne que notre ami Valette consacre cette semaine à l’étude approfondie du corset et aux différentes façons dont les dames le portent ou ne le portent pas.
Mais, à ces dessins, combien je préfère la réalité ! Et vous aussi, dites ? Il ne saurait, bien entendu, être question de ces rigides, cruels et départementaux engins qui abolissent tout charme, même chez les plus délicieuses personnes, mais bien des chatilloue (un mot joliment trouvé) d’aujourd’hui, immatériels et diablement suggestifs.
Précisément, j’ai un ami qui possède la plus belle collection de corsets qu’on puisse rencontrer.
Il y a de tout, là-dedans, depuis la fameuse ceinture de Vénus (authenticité non garantie), les bandelettes, le strophium des bonnes amies d’Aristophane, les corsets de fer du moyen âge (pauvres femmes du moyen âge !), les vertugadins du seizième siècle, etc., etc., jusqu’aux plus contemporaines créations d’Ernest Léoty.
Et n’allez pas vous Imaginer que la collection de mon ami est l’ordinaire collection d’objets rares accroupis derrière de froides glaces, au sein de pâles vitrines !
Quelle erreur serait la vôtre !
La collection de mon ami est visible certains jours sur le corps même d’une vingtaine de jolies personnes, modèles chez de bons peintres, et de physiques appropriés.
Ah ! ceux qui s’intéressent à la question du Corset à travers les âges ont là une belle occasion de compléter leurs connaissances techniques !
Le mois dernier, j’éprouvai le besoin d’aller quelque peu me rincer l’œil à ce spectacle historico-esthétique.
Je ne m’en repentis pas, car un numéro nouveau était venu s’adjoindre à ceux déjà connus, un numéro tout à fait moderne, si moderne qu’il ne se trouvait pas encore, que je sache, dans le commerce.
Ici, je demande humblement pardon à ma distinguée collaboratrice Mme la comtesse de Tramar d’envahir aussi brutalement son élégant domaine, mais je ne puis résister à l’envie d’y aller de ma petite description.
Imaginez un amour de corselet Empire enserré sous la gorge par un large ruban, avec nœuds et longs pans.
Au corselet se fixait une longue jupe de linon, plissée à la Loïe Fuller, avec des volants.
Ce n’était pas un corset, ni une jupe, c’était un rêve, un rêve de grâce souple.
Ajoutons — et nous aurions dû commencer par là — que la jeune personne porteuse de cet ensemble s’en montrait digne en tous points, tant par son enjoué minois que par une attitude délicieusement rythmique.
Je sortis — pourquoi m’en cacherais-je ? — un peu troublé et me promettant bien d’assister à la prochaine séance.
Hélas ! catastrophe !
Ce matin, j’ai rencontré mon ami le collectionneur et, avec un air de rien, me suis enquis de son petit numéro contemporain.
— En ce moment, me répondit-il, cette jeune enfant vogue full speed dans le pays des dollars, en compagnie d’un gentleman de Chicago qui l’a trouvée de son goût. J’en suis d’autant plus désolé que la chose s’est faite chez moi et grâce à un malentendu idiot.
— Un malentendu ?
— Mais oui… Ce monsieur était venu visiter ma collection. La petite personne en question semblait lui plaire particulièrement, mais, ne sachant pas un mot de français, notre Américain restait silencieux, quand, tout à coup, pour montrer qu’il était au courant des élégances parisiennes, et qu’il n’ignorait point le nom des grands faiseurs, il s’écria, désignant le corset de la belle : Léoty ! nom prestigieux dont il prononça l’y à la britannique, c’est-à-dire comme un é. La jeune enfant comprit que l’Américain lui demandait en une concise prière de le ôter son corset, et comme sa bonne volonté surpasse encore sa candeur, crac ! ni une ni deux, la voilà qui exhibe du coup tout le frais paros de son joli corps… Ah ! mon pauvre ami ! Si vous aviez vu le Chicagoman ! J’ai cru qu’il allait avoir un coup de sang !
— J’admets cela.
— Le plus malheureux, c’est que son impression fut durable et qu’il m’a enlevé la plus jolie pièce de ma collection.
— Ce qui prouve qu’on peut parfaitement s’entendre…
— Sans se comprendre.
Alphonse Allais
Le Journal — 15 novembre 1897
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