
Cette fois, je ne sais si je me le mets dans l’œil, le doigt, mais il me semble bien que ça y est et que nous tenons, en cette détraquée, l’idéal de la femme libre ! Elle est exquise, elle est exquise, elle est exquise ! Je vous parle de cette princesse de Chimay-Caraman, ou de Caraman-Chimay, car il n’importe guère que Chimay soit devant ou Caraman derrière, née Clara Ward.
Si les féministes ne sont pas encore contents de celle-là, qu’est-ce que rêvent ces sexologues ? De mémoire de couple humain, et depuis qu’on en forme pour la reproduction de l’espèce, jamais on n’avait traité le sacrement avec cette désinvolture, et je ne connais rien de plus fort que ce bonnet armorié jeté par-dessus les moulins de la galette, que dis-je, de la noblesse, par cette millionnaire de la Haute ! Et allez donc, en avant deux, les croisades ! C’est exemplaire et désopilant.
Jusqu’à la prochaine Exposition universelle au moins, vous ne lirez rien dans les feuilles d’aussi surexcitant que les interviews cueillies par les spécialistes sur les lèvres humides de la belle mésalliée des deux mondes. Il y a là un spasme de reportage inouï !
En un peignoir déjà si transparent par lui-même qu’il fait la pige au linge mouillé des statuaires grecs de toute la hauteur de l’Hélicon, Clara Ward, adultère européenne, reçoit les actualistes, tous les actualistes de l’Europe, et, pour seule explication, comme Phryné, se montre à cet aréopage, dans Budapest.
— Évidemment !… évidemment !… balbutient-ils, chacun en son langage, vaincus et convaincus. Et le peignoir ondule et s’entrebâille ! Évidemment, elle est trop belle pour un seul homme ! Et peut-être même, chi lo sa ? tant la nature est impénétrable, est-elle trop belle pour dix mille hommes ! Son sourire le laisse entendre aux reporters extasiés, ses juges. Rien qu’à la voir, et sur place, ils se prouvent que la société est mal faite et que le mariage en est la honte et le crime… Évidemment.
Alors apparaît le Tzigane.
Car elle l’exhibe. Et le voilà, ce Rigo vainqueur, pour lequel elle a tout planté là, à charge de réciprocité, sans doute. Il s’en acquitte en honnête homme, elle le jure ; mieux encore, en violoniste digne de ce nom. Rien de ce qu’elle a n’est perdu. Rigo est le total rigolo, l’homme-orchestre et dix mille hommes, l’incomparable, celui qui se possède tout le temps, sans boire, ni manger, sur un pied ou sur deux, et même à quatre pattes, les ailes étendues. Et elle le présente à la presse de son époque.
Et la presse de son époque trouve qu’il y a de quoi et que cet austrogothongrois en vaut la peine. Elle constate sa hideur surprenante, s’étonne de ses facultés héracléennes, chante à son macrobisme et jalouse son bonheur. Heureux Rigo d’une mère de famille rigolbochante, et qui, en somme, toute princesse qu’elle soit, ne dépasse pas, en bovarysme, les plus courantes des notaresses de province. Car on n’invente rien, madame, dans ce pauvre art, si vite épuisé, de la débauche, et le violoniste est connu, depuis Orphée et le vieux jeu des bacchantes.
Il est vrai que Miss Clara Ward a pour elle l’avilissement public d’un blason, et, par ces temps de démocratie, là est peut-être le frisson nouveau. Mais est-il bien nouveau, même dans la famille, ce frisson, d’ailleurs tout social ? La belle affaire de finir comme la Tallien avait commencé, et sous le même nom encore, en des jours égalitaires où les noms ne valent ou ne dévalent que selon la main qui les signe. Car il faut bien le reconnaître, historiques ou non, les noms, aujourd’hui, ne se laissent plus déprécier qu’individuellement, sans hérédité ni même parenté de stupre. Et cela est si vrai que, en dépit de l’accident d’une Tallien, une riche famille américaine n’hésitait pas à acheter huit millions, pour sa fille, le droit de porter celui de Caraman-Chimay et le plaisir de le déshonorer une fois de plus.
Hélas ! Miss Clara Ward, et Dieu merci, vous n’en avez que pour votre argent, et vos enfants pourront encore y faire honneur, s’ils le veulent, et vous ne les aurez forcés qu’à le défendre contre la mémoire d’une mère.
Car, vous l’avez lu dans les interviews, elle est mère, cette malade, et elle regrette même ses petits, ce qui me la gâte un peu dans la splendeur de ses lubricités. Penser aux fruits de ses entrailles devant Rigo, qui en est la fleur, est-ce bien moderne ?
Ici, le philosophe s’accoude et pense.
Fleur d’or des Amériques, blonde Clara Ward, mon enfant, ma sœur baudelairienne, si tu n’étais pas la femme libre, que serais-tu donc ? Je n’ose me le demander, de peur d’oser me le répondre !… Oh ! non, dis, ce serait trop simple. Cette femme libre, tu l’es, et ton Tzigane est symbolique.
Il est symbolique, fatidique et pronostiquard, ton Tzigane, l’enfant prédestiné du grand Hunyadi-Janos, et ce qu’il racle sur le violon de faïence, c’est des choses profondes, Clara ! Sachons comprendre.
Moi, je l’entends de Budapest, la frénétique csarda qu’il racoskyse à la gloire de ton dérèglement triomphal, jeune Yankee, et de votre impudicité révolutionnaire, madame la princesse. Elle domine, stridente et convulsive, la ronde universelle des chambards modernes, et sa chanterelle hurle, siffle et pleure aussi, comme une cordelle de haubans dans l’orage, la bamboula des amours anarchiques et le chahut du féminisme.
Salut donc à cette Clara Ward, l’avenireuse, type et modèle de la femme libre ou libérée, honneur, gloire et joie du vingtième siècle, salut à la femelle mobile des mâles zigzaguants qui seront nos neveux, salut à la maman des sans-famille !
Ainsi pense, accoudé, le philosophe, dans la pose lithographique d’un Volney parmi les ruines. Et de fait, il n’a que cette moralité à extraire de l’aventure, car si cette folle n’est pas scientifiquement la femme libre, encore une fois qu’est-ce que c’est ? Ô mon chausson, que ta métaphore me le dise !
Et alors elle serait bien peu intéressante, étant bien banale ; que vous en semble ?
Émile Bergerat
Le Journal — 5 janvier 1897
A la suite de cet article, Clara Ward poursuivit Emile Bergerat en diffamation. Dans son numéro daté du 13 mai 1897, le Gaulois écrivait :
» Mme Clara Ward avait intenté une action en diffamation contre M. Émile Bergerat, à raison d’un article que celui-ci lui avait consacré dans le Journal.
L’affaire venait hier devant la neuvième chambre. Mais il n’y a pas eu plaidoiries. Mme Clara Ward, s’étant ravisée, a fait déclarer par Me Frederic Allain qu’elle se désistait.
Et ce désistement ayant été accepté par Me Antony Aubin, au nom de la partie adverse, la cause a été purement et simplement rayée du rôle. «
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