
Le flagrant délit de l’adultère Rigo à l’hôtel Terminus. Il clôt bourgeoisement, lourdement, de la manière la plus plate et la plus inesthétique, la marche triomphale à travers les huées de la foule et les adorations de la Presse, de la princesse amoureuse et du tzigane aimé, ce constat légal, à la requête d’une Mme Rigo légitime, d’une liaison déjà depuis neuf mois cosmopolite.
L’irruption, à sept heures du matin, du commissaire de police et de son écharpe dans l’alcôve des amants introduit le vaudeville dans la course à l’abîme de cette princesse ensorcelée.
Avoir enfourché le balai des sorcières, c’est-à-dire non, l’archet d’un tzigane pour courir à Cythère, avoir, telle une initiée au sabbat, promené la gloire de sa faute à travers toutes les capitales et les villes d’eaux de l’Europe pour se noyer dans le crachat d’un pauvre petit procès-verbal ; et cela, quand il y a des vitriols, des dagues, des poisons, les lents et les prompts, toute l’infernale cuisine des Canidies de la tribu prophétique aux ardentes prunelles. Entre tant de vengeances, la vilaine femme, comme l’appelle Clara Ward, a choisi la plus sûre, le ridicule.
Tant de fiel entre-t-il dans l’âme des gypsies ?
Et le couple verbalisé a dû fuir pour d’autres rivages, abandonnant Paris aux exploits d’huissier.
Pauvre princesse ! Il avait si bien commencé, ce séjour presque officiel d’amants consacrés dans un Paris enthousiasmé d’héberger enfin Sa Majesté l’Amour.
Ç’avait été d’abord les petits levers de l’Hôtel Terminus au milieu d’une cour de reporters en extase, les dithyrambes sur les bas de soie, les jarretelles et les cache-corsets de la dame, et les montres à répétition du monsieur, les protestations des demoiselles de la haute galanterie forcées de faire enregistrer par huissier, dans les feuilles, qu’elles étaient insensibles au tzigane et que miss Clara Ward n’avait pas attendu leur exemple pour rigoler.
Puis, ç’avaient été les sensationnelles apparitions dans les avant-scènes des théâtres, au milieu d’un escadron volant de journalistes gardes du corps (corps du délit, princesse !), le succès des pièces en vogue, plus consacré par la présence du couple que par celle de notre Faure ; les cachets fabuleux offerts aux deux coupables par les tenanciers de music-halls, que sais-je encore !
Priape triomphant dans l’imperturbable fatuité du tzigane se levant- pour saluer le public du fond des avant-scènes, tout comme une Altesse Royale répondant à son peuple, et ses déclarations stupéfiantes aux questions indiscrètes sur l’emploi de ses nuits. « Nouf !… nouf !… nouf !… (ne pas lire : gniouf-gniouf) nouf !… » C’est-à-dire neuf, le nombre des Muses, dont la Muse de l’Histoire, naturellement ; les neuf Muses, donc toute la lyre de Phœbus-Apollon vibrant sous un archet.
Et c’était la montée au Capitole jusqu’au mémorable soir de la Scala, hélas ! la Scala, dernier refuge de la pudeur depuis que Mlle Guilbert y chante Pessima ; la Scala, où la vertu parisienne — l’était-elle assez, ce soir-là, parisienne ! — devait s’alarmer, se pâmer, réclamer.
Car ils se sont cabrés, les bons bourgeois buveurs de bocks, et les habits noirs amateurs de maillots, et les braves dames affriolées des grivoiseries de Xanrof ; oui, il s’est indigné, il a trouvé cela dans le gousset de son gilet, le public d’À nous les femmes ; il a trouvé ce beau mouvement d’insulter et de huer une étrangère coupable d’afficher hautement l’adoré de son choix et les protestations sont parties du poulailler. Ce sont les dames en cheveux et les messieurs à haute casquette qui ont le plus énergiquement protesté.
La princesse, vraiment superbe, répondait en se levant toute droite et en jetant ses bras au cou chéri de l’insulté. Et comme c’était un acte de bravoure, les sifflets redoublèrent : on aurait applaudi à une belle lâcheté.
Consolez-vous, princesse, ce même peuple huait et massacrait, il y a cent ans, une princesse comme vous, mais celle-là une honnête femme et dont le seul crime était de ne pas avoir trahi ses amitiés. Pauvre Lamballe ! Et il a fallu, pour vous soustraire, je ne vous dis pas à son sort, mais à des manifestations sûres, que vous partiez par les coulisses.
Vous avez dû quitter le théâtre par l’entrée des artistes, cette porte-là même par laquelle vous souhaitez maintenant d’y rentrer. Et Mlle Guilbert étonnée de tant de succès, dut vous hospitaliser dans sa loge.
Oh ! pour un scandale, ce fut un beau scandale, et cette manifestation partie d’un poulailler de théâtre, les vertus de la pelouse la renouvelaient pour vous, le lendemain, à Auteuil. Ah ! vous pouvez être fière, miss Clara Ward, vous avez, pour stigmatiser votre conduite les titis du café-concert et les bookmakers du champ de courses. Jalousies de métier !
Les classes dirigeantes ont suivi : le constat d’adultère, qui vous fit quitter Paris, on savait déjà la veille dans quel hôtel du faubourg Saint-Honoré on en avait négocié le prix, commissionné les mandataires. Il fallait un scandale pour vous faire vider la place, question d’argent ! En payant plus cher, vous l’auriez évité. On ne saurait penser à tout. Mais le scandale est flagrant. Et voilà qu’aujourd’hui les pudeurs de Berlin vous renient. Vous ne débuterez pas, parait-il, dans cette fête de charité dont votre coupable renommée devait assurer la recette. Ce sont les pauvres qui y perdront, voilà tout. Avec vous, ce sont toujours les riches qui gagnent. Moralité : audacieuse et naïve, naïve surtout, vous êtes jeune et libre Amérique, qui, débarquant dans notre vieux monde, croyez y pouvoir tout acheter, tout payer, l’amour comme le nom, la considération comme le plaisir.
Le monde y perdrait trop si l’on pouvait tout acheter ; il ne permet que les transactions où il trouve ses bénéfices ; il n’y a pas de commission sur les achats de tziganes…
Si vos façons d’être prévalaient, où irions-nous, mon Dieu ? toutes nos vieilles familles seraient ruinées. Nous ne le permettrons pas, n’est-ce pas, Mesdames les douairières ? À cheval sur nos principes et en avant : ohé ! la morale, ohé !
Raitif de la Bretonne
Le Journal — 31 mars 1897
Dans son numéro daté du 8 juillet 1897, le Gaulois écrivait : « M. Albanel, juge d’instruction, a rendu, hier, une ordonnance de non-lieu en faveur du tzigane Rigo, « aperçu » seulement en compagnie de Mme Clara Ward dans une chambre d’hôtel. Le délit n’a pas été suffisamment caractérisé. »
Janos Rigo et Clara Ward se marièrent quelques temps plus tard et leur union dura une dizaine d’années. (note de l’éditeur)
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