
Si documenté qu’il fût, M. Bérenger ne pouvait, dans son édifiante nomenclature, comprendre que les scandales d’hier ou d’aujourd’hui.
Voici celui de demain ou plutôt de jeudi soir, qu’un de nos récents articles lui pouvait faire pressentir et dont la prédiction lui eut permis de couronner dignement sa pitoyable liste.
Mme Clara Ward est engagée aux Folies-Bergère. Elle y sera visible tous les soirs, en trois poses plastiques. Et chacune de ces séances lui sera payée la modeste somme de quinze cents francs.
Que l’habile impresario d’un de nos music-hall à la mode se soit cru tenu de s’assurer ainsi un numéro qu’il a tout lieu d’estimer « sensationnel », nous n’aurons point la candeur d’en témoigner la moindre surprise. Refusé par l’Allemagne, où l’hygiène morale garde encore de vigilants défenseurs, ce numéro de forte taille était, paraît-il, guigné à la frontière française par quatre établissements rivaux. Plus avisé ou plus généreux que ses collègues, c’est le directeur des Folies-Bergère qui en va être l’heureux marchand. Il n’y a point lieu d’y redire.
Même, si nous sommes bien informés, il y aurait plutôt lieu de lui savoir gré de quelques scrupules. Mme Clara Ward, qui ne recule devant aucune audace, avait, dit-on, exprimé le désir de paraitre en scène en même temps que son tzigane (*), lequel eut versé à ses pieds les flots d’harmonie d’où l’on eut vu surgir le corps radieux de la moderne Vénus.
Le directeur des Folies-Bergère lui a refusé la satisfaction de cette bravade, par où la cascadeuse Astarté se promettait d’émoustiller un peu plus la curiosité publique. Il a même poussé le souci des convenances jusqu’a ne pas admettre qu’elle étalât sur les affiches le nom que la loi, par les délais d’appel qu’elle lui accorde, lui permet encore de porter pendant une quinzaine de jours. Ce suprême ménagement ne sera pas superflu pour une famille soumise depuis trop longtemps a une trop cruelle et trop injuste épreuve.
Mais que penser de la personne qui lui en inflige à la fois l’injure et le tourment ? Il n’y a qu’un mot à dire de cette fantaisiste qui, riche de quatre-vingt mille livres de rente, éprouve le besoin de faire argent de son corps en le montrant publiquement.
C’est une déséquilibrée dont l’inconscience confine à la folie. Son excuse, — la courtoisie que nous professons toujours ici pour les femmes est désolée de n’en point trouver d’autre, — est dans le cas pathologique dont elle parait être la victime, et qui semble la recommander à la vigilance spéciale de la Faculté. Voilà pourtant le spectacle où le public parisien va courir ! Car il y courra, n’en ayez nul doute. Caton fulminait jadis pour de moindres déchéances morales. On conçoit qu’un honnête homme tel que M. Bérenger se soit ému des symptômes qui nous y ont peu à peu conduits. Et nous ne trouvons pas cela si ridicule …
Saint-Réal
Le Gaulois — 11 avril 1897
(*) Cela vise M. Janos Rigo, ressortissant hongrois né à Sékésfehervar, dont les relations intimes avec l’ex-princesse, alors en instance de divorce, sont connues depuis plusieurs mois ce que son épouse légitime lui reproche au point d’avoir fait dresser un constat d’adultère le 23 mars 1897, le couple ayant été surpris ensemble à l’hôtel Terminus. (note de l’éditeur)
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