
On avait annoncé que l’ingénieur suédois récemment décédé, M. Alfred Nobel, inventeur de la dynamite, avait légué toute sa fortune à l’Université de Stockholm. Il n’en est rien. En effet, le seul testament valable, écrit et signé à Paris par M. Nobel, le 27 novembre 1895, en présence de quatre de ses compatriotes, a été ouvert à Stockholm le 30 décembre dernier et contient, outre des legs d’un ensemble de deux ou trois millions, institués en faveur d’une vingtaine de personnes, parents, amis et serviteurs du défunt, les dispositions suivantes :
« De tout le restant de ma fortune réalisable, il sera disposé ainsi qu’il suit : le capital réalisé en valeurs sûres par les liquidateurs constituera un fonds dont la rente sera annuellement distribuée à ceux qui, pendant l’année écoulée, auront rendu les plus éminents services à l’humanité.
» La rente sera divisée en cinq parts égales qui seront attribuées :
» La première à celui qui, dans le domaine de la physique, aura fait la découverte ou l’invention la plus importante ;
» La seconde : à celui qui, dans le domaine de la chimie, aura fait la découverte ou l’amélioration la plus importante ;
» La troisième : à celui qui aura fait la découverte la plus importante dans le domaine de la physiologie ou de la médecine ;
» La quatrième : à celui qui, dans le domaine des lettres, aura produit l’œuvre la plus haute dans le sens idéal ;
» La cinquième : à celui qui aura agi le plus ou le mieux pour la fraternité des peuples, pour la suppression ou la diminution des armées permanentes et pour la constitution ou la propagation des Congrès de la paix.
» Les deux premiers prix (physique et chimie) seront décernés par l’Académie des sciences de Suède celui des travaux physiologiques ou médicaux par l’institut Carolin, de Stockholm le prix littéraire par l’Académie suédoise, et celui pour la propagation de la paix, par une Commission de cinq membres, élus par le Storthing (diète) norvégien.
» C’est ma volonté expresse qu’on ne s’inspire, pour l’attribution de ces prix, d’aucune considération de nationalité, afin que le plus digne reçoive la récompense, qu’il soit scandinave ou non. »
La fortune réalisable de M. Nobel consiste en propriétés à Paris et à San Remo, et, pour la plus grande partie, en valeurs déposées chez des particuliers, au domicile du défunt à Paris et dans des banques à Londres, à Paris, à Berlin, à Saint-Pétersbourg et à Stockholm. Il se passera quelque temps avant que tout soit réglé et qu’on puisse donner le chiffre exact de la fortune laissée par
M. Nobel. Mais on reste certainement au-dessous de la vérité en estimant à près de cinquante millions de francs le capital destiné exclusivement aux magnifiques fondations que nous avons énumérées plus haut. Si ces prévisions sont réalisées, chacun des prix annuels fondés par M. Nobel se monterait donc à près de 300,000 francs.
C’est, comme on le voit, la plus importante récompense que, jusqu’à présent, un homme ait eu, en même temps, la pensée et le pouvoir d’instituer. Le testament, dont nous venons de faire connaître les clauses principales, restera comme un superbe monument d’amour de l’humanité et, à ce titre, garantira contre l’oubli le nom respecté de M. Alfred Nobel.
Le Figaro — 7 janvier 1897










