Double suicide
Un drame de la misère s’est déroulé hier, dans la quartier des Épinettes, 103, rue des Moines. À cette adresse, depuis cinq années, habitaient M. Jean-Baptiste Redon, âgé de soixante ans, et Mme veuve Cavelier, née Trochot, âgée de cinquante ans.
Le couple vivait tranquillement, en petits rentiers, dans un logement, d’un loyer annuel de 360 francs, composé d’une salle à manger, d’une chambre à coucher et d’une cuisine.
Malheureusement, M. Redon avait une passion qui devait le conduire à sa perte le jeu. Il jouait à la Bourse, aux courses.
Tant que ses ressources lui permirent de résister, il ne parut pas s’affecter, et personne dans son entourage ne put soupçonner un instant ses ennuis. Mais, il y a six mois, il dut avouer au propriétaire de l’immeuble, qui tient un débit de vin dans la maison, que sa fortune était dissipée.
— Je viens d’éprouver, dit-il, une grosse perte à la Bourse. Je ne sais comment je vais me tire d’affaire.
Le débitant put constater, de ce moment, que ses deux locataires étaient aux prises avec les nécessités de la vie. Bien qu’ils ne fissent entendre aucune plainte, on sentait que la misère était entrée chez eux. De temps à autre, le débitant leur offrait même, sous différents prétextes, quelques aliments, du poisson, des œufs, qu’il prétendait recevoir de son pays. Au terme d’octobre, M. Redon ne put pas payer son loyer. Avant-hier, il prévenait de nouveau le marchand de vins qu’il ne « pouvait payer » et tous deux convinrent que M. Redon déménagerait hier à midi.
— Vous me payerez quand vous pourrez, ajouta le marchand de vins.
Mais, hier vers midi, le propriétaire ne voyant personne, monta et frappa à la porte de l’appartement. On ne répondit pas.
Il courut prévenir la police et on ouvrit la porte. M. Redon et sa femme étaient étendus sur leur lit, revêtus de leurs plus beaux vêtements.
Ils s’étaient asphyxiés en démontant dans leur salle à manger les tuyaux de leur poêle et en bouchant hermétiquement les fenêtres et la cheminée. Les émanations de l’acide carbonique avaient fait leur œuvre, et les deux malheureux étaient morts.
Sur une table se trouvaient quatre lettres : à l’adresse du propriétaire, à celle du commissaire de police, à celle de M. Hébrard, directeur du Temps et d’un rédacteur de ce journal.
M. Redon était un ancien lieutenant, décoré, de la médaille de Crimée et de la médaille d’Italie. Il avait été employé aux chemins de fer de Cadix, où il avait gagné une fortune.
On n’a trouvé chez lui, hier, qu’un franc cinquante centimes en gros sous.
Le malheureux était originaire de Clermont-Ferrand. Sa femme était née à Rochefort.
II y a quelques jours, le ménage avait demandé un secours à l’Assistance publique, qui n’avait pas répondu.
Le Gaulois — 9 janvier 1897










