Vandales parisiens
La Ville et le ministre — Les droits de l’une et le devoir de l’autre — Nouveaux tramways en perspective — Les précédents — Contrat violé

Le bouleversement des Champs-Élysées pour l’installation des rails du tramway de la Porte d’Orléans à Saint-Philippe-du-Roule ne passionne plus seulement les habitants du quartier.
Tous les Parisiens, tous les véritables amis de Paris, tous ceux qui ont souci de sa beauté, qui sont jaloux de conserver cette admirable avenue, la plus jolie du monde entier ; se sont émus à l’annonce qu’un tramway, ou pour mieux dire des trains de deux, trois, quatre et même cinq voitures, allaient traverser à toute vapeur le rond-point du Cirque.
Certes, les dangers que ces convois feront courir aux voitures innombrables montant ou descendant l’avenue, dangers dont seront même menacés les enfants qui jouent sur les allées-trottoirs, comme les piétons, les promeneurs, car souvent des chevaux effrayés par le bruit des machines, par les coups de sifflet stridents, s’emporteront et pourront venir s’abattre sur les allées, ces dangers sont pour l’opposition manifestée contre le futur tramway.
Mais, sans s’arrêter à ces considérations d’ordre négligeable depuis l’extension de la manie de l’automobilisme, on peut défendre les Champs-Élysées contre le véritable acte de vandalisme décrété par le conseil municipal de Paris.
Ce que nos édiles, dans une heure d’inconscience, ont fait, le ministre des Travaux publics peut fort heureusement le défaire.
C’est à tort que l’on a annoncé que l’affaire étant essentiellement municipale, le ministre ne pouvait intervenir.
Si le conseil municipal a le droit d’ouvrir toutes les lignes d’omnibus qu’il lui convient, il ne peut concéder de lignes de tramway.
Les lignes de tramways sont des voies ferrées et, à ce titre, relèvent exclusivement du ministre des Travaux publics.
Qu’il s’agisse d’une voie locale ou d’une route nationale, les droits de l’État sont les mêmes.
N’est-ce pas le ministre des Travaux publics qui a concédé la ligne de tramways Louvre-Vincennes, la ligne Louvre-Sèvres, celle de Boulogne, etc. ?
Rendons à César…
Et on serait mal fondé à prétendre qu’il s’agissait là de lignes d’intérêt intercommunal, et non de lignes essentiellement parisiennes. Car c’est encore le ministre des Travaux publics qui a concédé au département de la Seine, à charge par lui de la rétrocéder à M. Loubat, la ligne de tramways de Montrouge à la gare de l’Est. Cette ligne ne sort pas de Paris. Il en est de même pour toutes les autres lignes ferrées Villette-Trocadéro, Muette-Taitbout, Bastille-Saint-Ouen, La Chapelle-Montrouge, etc., concédées par le ministre au conseil général, à charge de les rétrocéder à la Compagnie générale des omnibus.
Plus récemment, c’était encore le ministre des Travaux publics qui concédait à la Société Claret le tramway de la place de la République à Romainville.
Enfin, le funiculaire de Montmartre, bien local cependant, puisqu’il aura pour mission de transporter les voyageurs de la place Cadet à l’extrémité nord de la butte Montmartre, n’a pu être concédé par la Ville, et c’est le ministre des Travaux publics qui a signé une concession rapportée depuis et toujours en instance dans ses bureaux.
Ce droit est si net, si indiscutable que la Ville a dû le reconnaître dans le traité qu’elle passa le 18 juin 1860 avec la Compagnie générale des omnibus, la véritable charte sur laquelle on s’appuie pour toutes les questions de transport en commun dans Paris.
Ce traité dit :
« La présente concession ne fait pas obstacle au droit que possède le gouvernement d’autoriser, soit toute autre entreprise de transport usant de la voie ordinaire, soit l’établissement de nouvelles voies ferrées s’embranchant sur celle déjà autorisée, ou toutes autres qui seraient concédées. » Le conseil municipal, d’ailleurs, ne récuse pas sérieusement ce droit au ministre des Travaux publics, puisque, constamment, pour la concession Claret, comme pour le funiculaire de Belleville, comme pour celui de Montmartre, lorsqu’il heurte les intérêts de la Compagnie générale des omnibus et veut créer une nouvelle ligne ferrée, sans cette Compagnie, c’est à l’État qu’il s’adresse.
La place de l’Opéra.
Depuis le percement de la rue Réaumur, il est question de prolonger, jusqu’à la gare Saint-Lazare, la ligne Romainville-Place de la République, en passant par les rues Turbigo, Réaumur, du Quatre-Septembre, la place de l’Opéra et le boulevard Haussmann.
Ce projet a soulevé de légitimes susceptibilités. On craint de traverser la place de l’Opéra, les grands boulevards, de contourner l’Opéra avec un tramway mécanique. On met en avant la beauté de Paris, en même temps que les dangers que les trains feraient courir aux voitures et aux piétons. On a déjà implicitement décidé que l’on, s’arrêterait à l’extrémité de la rue du 4-Septembre.
Il est fâcheux que les mêmes raisonnements n’aient pas prévalu l’an dernier à l’Hôtel de Ville, lorsque l’on a décidé de traverser les Champs-Élysées. En ce qui concerne les Champs-Élysées, la ville de Paris, ou mieux, son conseil municipal, a manqué aux engagements pris par lui.
Les Champs-Élysées étaient des terrains nationaux. Ils ont été cédés à la Ville par l’État, sans qu’ils fussent payés. Cette cession a été approuvée, avec ses conditions, car le conseil général de la Seine, le 8 juin 1827.
Voici les clauses de la cession qui comportent quelques obligations pour la Ville :
« La concession de la jouissance entière, comme indéfinie, absolue et à perpétuité des Champs-Élysées et de la place Louis-XVI, avec toutes leurs circonstances et dépendances, etc., est acceptée par la ville de Paris, à l’effet par elle d’en disposer à ces titres avec ses produits et revenus sous les conditions qu’elle s’impose :
1° De conserver à perpétuité les lieux concédés à leur destination actuelle, sans pouvoir les, en distraire sous quelque prétexte que ce soit ;
2° D’acquitter les frais de leur surveillance et de leur entretien ;
3° De faire dans lesdites localités, des travaux d’embellissement et d’y affecter jusque concurrence d’une somme de 2,230,000 francs. »
Les Champs-Élysées rapportent à la ville de Paris près de 300,000 francs par an (exactement 295,606 fr. 98) pour location de différentes concessions.
N’est-ce pas violer le contrat intervenu entre l’État et la Ville, et qui vise l’embellissement de la promenade, et s’exposer à perdre ce bénéfice, que d’autoriser l’établissement d’un tramway ?
La parole au ministre.
Nous sommes convaincu que M. le ministre des Travaux publics, plus soucieux des intérêts de Paris que le conseil municipal, n’autorisera pas l’ouverture de cette ligne. Il est suffisamment armé, puisque lui seul peut donner des concessions ferrées.
M. Georges Berger, qui est un véritable Parisien de Paris, a donc eu raison de prendre la défense des Champs-Élysées contre les Normands, les Bas-Bretons et les Auvergnats du conseil municipal parisien. L’honorable député du neuvième arrondissement n’aura pas de peine à démontrer au ministre qu’il a non seulement le droit, mais le devoir d’intervenir et de sauver les Champs-Élysées.
Le Matin – 13 mars 1897
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