
On a raison de protester contre l’établissement, vraiment absurde, du tramway à traction mécanique qui effectuera prochainement le trajet entre la porte d’Orléans et la place Saint-Philippe-du-Roule. Ce tramway, c’est à peine croyable, traversera l’avenue des Champs-Élysées, où son passage sera à la fois une horreur et un danger !
À la tête des protestataires se trouve M. Quentin-Bauchart, le dévoué conseiller municipal du quartier des Champs-Élysées. Il nous a exprimé hier son mécontentement et celui de ses électeurs.
— II est inouï, nous a-t-il dit, que l’édilité parisienne n’ait éprouvé aucune honte à déshonorer, par le passage de ces lourdes et vilaines voitures mécaniques servant aux transports en commun la voie triomphale de Paris. Passe encore, si l’on avait l’excuse d’une impérieuse nécessité Mais non ! le tramway, qui s’arrêtera à Saint-Philippe-du-Roule, pouvait tout aussi bien avoir son point terminus en deçà de l’avenue des Champs-Élysées.
» C’est ce que j’ai dit l’an dernier au Conseil, quand a été discuté rétablissement de la ligne « Porte d’Orléans-Saint Philippe-du-Roule ». J’ai dit aussi que la traversée, par un tramway, de l’avenue des Champs-Élysées, où défilent toute la journée des équipages aux chevaux fougueux, ne manquerait point de provoquer de nombreux accidents. Mais j’étais seul à élever la voix ; le Conseil a passé outre. Et aujourd’hui nous nous trouvons en face d’un fait accompli, ou sur le point de l’être.
» Jusqu’au dernier moment, j’avais espéré que la Préfecture de police s’opposerait à ce qu’un tramway mécanique traversât l’avenue des Champs-Élysées, en raison du danger qui doit en résulter ; mais mon espoir a été déçu. Les ouvriers, en effet, accomplissent leur tâche, et dans quelques jours, mettons quelques semaines, des véhicules-mastodontes arrêteront les files des fringants équipages, au risque des plus grands dangers.
» Peut-être, pourrai-je diminuer les chances de danger, en obtenant la substitution de la traction animale à la traction mécanique pour le tramway de la porte d’Orléans. Mais, hélas ! même si j’obtiens cette concession, je serai impuissant à écarter un danger plus grand dont est menacé notre quartier je veux parler de l’émigration des riches étrangers et peut-être aussi des riches Parisiens.
» On m’accusera sans doute de me montrer trop pessimiste; il est facile cependant de prouver que mes craintes sont fondées. Par qui est habité le quartier des Champs-Élysées ? Par des gens riches évidemment, parisiens et étrangers, qui ont tous, ou presque tous, chevaux et voitures. Quand ces gens riches auront été victimes d’accidents de voiture, provoqués par le passage d’un tramway, ils déserteront le quartier et peut-être Paris. Cette éventualité est d’autant plus à redouter, que le Conseil municipal est disposé, paraît-il, à laisser transformer en tramway mécanique l’omnibus « Trocadéro-Gare de l’Est », qui traverse l’avenue des Champs-Élysées à la hauteur de la rue Pierre-Charron.
» Certes, conclut M. Quentin-Bauchart, je protesterai de toute mon énergie contre la réalisation d’un tel projet mais il est peu probable que mes protestations soient entendues. »
Puissent les arguments sérieux du conseiller des Champs-Élysées ramener nos édiles à de meilleurs sentiments !
G. Davenay.
Le Figaro — 12 mars 1897
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