L’ivrognerie est surtout une question de latitude, vous diront les savants, et le fait est que les peuples du Midi absorbent peu de spiritueux, le soleil leur fournissant gratuitement la chaleur que les gens du Nord demandent à l’alcool.
Il n’en est pas moins vrai que, même en admettant la nécessité pour les populations occidentales de se réchauffer avec les spiritueux, il y a une limite qu’il est utile de ne pas franchir. Et Dieu sait si certains la franchissent aisément.
Comme exemple amusant, on peut citer ce Russe, un gentleman s’il vous plaît, qui buvait de grands verres d’eau-de-vie absolument comme si c’était de l’eau pure. On lui objectait que cette façon de se désaltérer pouvait présenter certains inconvénients, et, très simplement, il répondait « Mais non, je vous assure que je me porte fort bien ; quelquefois, le matin, il est vrai, je me sens la bouche un peu pâteuse, mais alors j’avale un flacon d’eau-de-Cologne et ça passe. »
Toujours est-il que, la civilisation aidant, l’alcoolisme est devenu en France, pays du vin cependant, une sorte de danger national dont il convient de se préoccuper.
À ce point de vue, il faut se féliciter de l’initiative prise par M. Rambaud, dont s’occupait hier le Matin, initiative qui a pour but d’attaquer le mal par la racine, c’est-à-dire de se servir de l’instituteur afin d’inspirer aux jeunes générations l’horreur de l’alcool.
Le pouvoir législatif aurait pu agir de son côté mais, pour cela, il aurait fallu porter atteinte à des droits sacro-saints, les droits des marchands de vin.
Or, le marchand de vin est comme la base du suffrage universel c’est lui le grand électeur, et l’on pense bien que personne, à la Chambre, ne s’aviserait de se brouiller avec des gens qui tiennent entre leurs mains le sort de tant de mandats législatifs.
Le manque d’héroïsme des députés dans la question de l’alcoolisme est donc un mal dont il faut s’accommoder en se bornant à souhaiter que l’enseignement des instituteurs puisse porter tous ses fruits et ne trouve pas un correctif trop puissant dans l’autre enseignement, que continueront à donner aux enfants les parents alcooliques.
Le Matin — 6 avril 1897










