
L’administration militaire, toujours pleine de sollicitude pour les vieux serviteurs de la Patrie, a voulu éviter que les Invalides sur la poitrine desquels brille la croix de la Légion d’honneur ou la médaille militaire, et qui ont fêté la dive bouteille, soient vus en ville, titubant et se donnant ainsi en spectacle, s’exposant aux quolibets des gavroches irrespectueux.
Elle a obtenu le résultat désiré en décidant que tout individu qui ramènerait un invalide… égaré dans les vignes du seigneur à l’Hôtel de l’Esplanade, toucherait une prime de soixante-quinze centimes.
Le mesure était bonne en soi, mais elle a ouvert la porte à une spéculation d’un nouveau genre et qui fait honneur à l’esprit inventif de nos concitoyens : la spéculation à l’ivrognerie.
Certains… industriels, peu scrupuleux il faut le reconnaître, se sont entendus avec quelques débitants de vins de Grenelle qui, moyennant une somme ridiculement faible — vingt-cinq centimes, dit-on— s’engagent à faire rouler sous la table tous les clients décorés ou médaillés amenés par leurs complices.
La spéculation dès lors est très simple. Elle consiste à amener de bons invalides, qui ne s’en doutent pas, choquer leur verre en l’honneur de quelque anniversaire, et dès qu’ils sont en bon état leurs amis de passage les ramènent à l’Hôtel. Ils touchent la prime et, malgré le paiement de la dépense, leur bénéfice est encore de cinquante centimes.
Et cinquante centimes souvent répétés dans la journée…
L’Évènement — 7 avril 1897










