Comme j’entrais dans son cabinet de travail, Maillère (de la maison L’Hévie, Maillère), était assis, serrant contre ses oreilles deux disques de nickel ; au-dessus de lui, un manipulateur électrique, très compliqué.
— Qu’est-ce que tu fais là ? questionnai-je.
Sans répondre, il me tendit l’un des disques, que je m’appliquai au cornet auditif, tandis que, de la main laissée libre, je me bouchais l’autre oreille ; j’entendis aussitôt :
« Chchchhchhchhchhh… Pan, pan… Oui, monsieur le comte… Chhchhchchchhhh… Boum… Qu’il entre ! Ah ! c’est toi, Edmond ?…
« Chehhchhhh… Pan, pan… Tu vois, j’accours à ton premier appel…
« Chchchhh… Boum… Pan, pan… Assieds-toi… Chchchhh… »
Je suspendis le disque à un anneau qui me parut destiné à le supporter ; et je demandai à Maillère :
— Très curieux, mais qu’est-ce que c’est ?
— Le Théâtrophone, mon cher. Ah ! quelle riche invention ; en ce moment je suis à l’Ambigu où l’on joue les Bâtards légitimes ; c’est passionnant ; on entend tout, le bruit des chaises remuées, le bruit des talons, et même le bruit des voix : depuis que je suis abonné au Théâtrophone, je ne bouge plus de chez moi.
— Même le dimanche ?
— Le dimanche, j’ai le Lamoureusophone , qui me permet d’assister au concert, de loin ; et je ne suis dérangé ni par les retardataires, ni par les voisins, la chaleur ne m’incommode pas.
— En semaine, comment emploies-tu tes après-midi ?
— Le matin, pendant le Carême, j’écoute quelques prédicateurs, grâce au Catholicophone, qui me permet d’entendre les divers prédicateurs ; je n’ai qu’à choisir mon église. À midi, comme il ne faut pas négliger les affaires, je prends le Boursophone qui me renseigne sur les mouvements du marché ; l’après-midi, selon l’état des affaires, je prends le Bourbonophone pour savoir ce qui se passe à la Chambre, mais seulement en cas d’interpellation importante ; ordinairement, de deux heures à six heures, je reste attaché au Bodiniérophone.
— Et le soir, tu sors ?
— Ah ! le soir, dit Maillère en rougissant… le soir, si j’ai des idées folichonnes, pour me mettre en train, avant l’arrivée de ma petite bonne amie, je prends ces deux récepteurs que tu aperçois, là, au-dessus de mon lit.
— Je vois, c’est ?…
— Le Chabanophone, mon vieux (1).
(1) Entendeur électrique, nouvellement inventé(*).
BILL. SHARP.
Le Rire — 3 juillet 1897
(*) Vraisemblable référence à la maison de tolérance alors installée rue Chabannais (note de l’éditeur)
Le théâtrophone

Le théâtrophone est un appareil fort ingénieux qui permet de donner automatiquement, pendant une durée variable selon le type de la pièce de monnaie que l’on y introduit, la communication avec tel ou tel théâtre désiré et de faire entendre des airs ou des parties d’actes.
On n’a pas oublié que, lors de l’Exposition de 1889, une salle spéciale fut affectée à cette innovation qui trouva plein succès auprès du public. Aujourd’hui il n’est plus besoin de se rendre dans un endroit déterminé pour y rencontrer cette distraction : c’est partout, à chaque pas qu’on la peut trouver. Tout hôtel de renom, tout cercle de bon ton, tout café en vogue, sont possesseurs de ces boites légères, facilement transportables, munies de deux récepteurs : sans dérangement aucun, sans avoir à quitter votre place, la boite est placée devant vous, et vous avez tout loisir, en appliquant les récepteurs à vos oreilles, pour écouter le morceau qui se chante ou la tirade qui se débite.
A Paris, tous les principaux théâtres, le théâtre Français, les théâtres de l’Opéra, de l’Opéra-Comique sont reliés au bureau central du Théâtrophone, sis rue Louis-le-Grand, et auquel se trouvent aussi rattachés les principaux établissements tels que grands hôtels, cercles, salles de dépêches de différents journaux, vestibules de théâtres et en général tous les endroits fréquentés par un public élégant, et qui sont maintenant munis de théâtrophones. Au siège central se trouve, dans le sous-sol, un, tableau commutateur auquel viennent aboutir les lignes de théâtres et les lignes des appareils automatiques. L’employé commis à ce tableau peut donc suivre facilement la marche des représentations de tous les théâtres et mettre en communication n’importe quelle ligne de théâtrophone : il lui suffira pour cela de faire, au moyen d’un jeu de fiches et d’une prise de courant, tous les changements désirés.
Au siège central aboutissent aussi une série de câbles reliant le tableau commutateur dont nous venons de parler au bureau central téléphonique de l’avenue de l’Opéra, ce qui permet, grâce â un arrangement spécial avec l’État, de donner les auditions des théâtres à tout abonné du téléphone du réseau de Paris.
Pour être complet, disons en terminant, que le prix d’une audition est de 50 centimes ou de un franc selon que la durée est de cinq ou de dix minutes.
Perron
Le Magasin Pittoresque –1892










