La représentation de Mme Duse a été triomphale. Jamais on ne vit salle de première plus brillante et plus enthousiaste à la fois.
Imaginez un spectacle de gala où les auditeurs, unanimement électrisés et perdant soudain leur tenue gourmée, s’abandonneraient à des transports de joie populaire. Il y a peut-être bien un peu de snobisme dans cette furore extraordinaire avec laquelle a été accueillie l’artiste italienne mais peu importe. Il est beau de voir une salle où se remarquaient les vedettes de tous nos théâtres, — depuis Sarah Bernhardt jusqu’à Yvette Guilbert, en passant par Mme Brandès, MM. Lugné-Poë, Mayer, Damoye, de Max, etc., — applaudir avec une telle spontanéité, et, j’aime à le croire, avec une sincérité véritable, une grande et émouvante comédienne.

Physiquement M » » Duse est exquise, bien que son visage ne soit point d’une beauté régulière. La mobilité et l’expression de sa physionomie sont surtout remarquables. Ses yeux noirs, cernés d’une ombre naturelle, ses sourcils fins, sa bouche petite et délicieusement dessinée, son front légèrement bombé, dont les cheveux noirs font ressortir la belle pâleur, tout cela est en même temps d’une noblesse et d’une vivacité charmantes.
Au premier moment, on songe à Réjane mais Mme Duse est plus svelte, plus fine. Elle est vraiment la « femme » en son incarnation la plus gracieuse, j’oserais dire, presque idéale.
Son jeu ne nous a point apporté de véritables révélations. Et, tout d’abord, rien dans son interprétation ne rappelle Sarah Bernhardt. Mme Duse est plutôt de l’école de Réjane, de tous les artistes qui chez nous ont profité de l’enseignement du Théâtre Libre. Mais j’inclinerais assez à croire que Mme Duse a précédé nos comédiennes dans cette recherche de la réalité et du naturel.
Voilà, un point de chronologie dramatique qu’il serait bon d’éclaircir. Si l’artiste italienne ne recule pas devant les audaces de mise en scène, elle ne manque pas non plus de style ; elle poétise très souvent le dialogue et quand, dans les moments d’émotion, sa jolie voix s’éteint en s’humectant de pleurs, c’est une musique d’une adorable mélancolie qui vient frapper nos oreilles. Impossible de vous dire le charme et la tristesse de ce seul mot qu’elle répond au père d’Armand : La realita !
Dans la lecture de la lettre, au second acte, d’une extraordinaire progression d’effet ; dans la grande scène du troisième acte où elle interrompt le discours insultant de son amant par des « Armando » gradués (ils ne sont pas dans le texte, mais comme ils sont bien en situation !) et, enfin, dans l’acte de la mort, interprété non avec des râles et des hoquets violents, mais rendu en nuances douées qui se décoloraient en quelque sorte à mesure que la vie s’en allait ; partout Mme Duse a été d’une précise vérité en même temps que d’un pathétisme intense.
Nous avons applaudi l’artiste la plus intelligente, la plus douée, la plus vibrante mais, je le répète, il ne nous est venu aucun étonnement profond.
Ceux qui ont entendu M » » Duse dans tous ses rôles assurent qu’il faut la voir dans des-pièces italiennes, comme dans Cavalliera rusticana ; c’est là qu’elle déploie, parait-il, toute sa force tragique, son originalité. Nous en jugerons dans quelques jours.
Mme Duse est entourée d’une troupe médiocre. Seul l’acteur chargé du rôle d’Armand Duval, M. Flavio Ando, est à citer. Il a joué sa grande scène du troisième acte, d’un effet d’ailleurs certain, avec une fougue absolument irrésistible. Jamais nous ne vîmes jeune premier, aussi emballé. La salle, d’un élan, s’est levée pour acclamer l’ardent, amoureux. Il n’y a que les Italiens décidément pour enlever de la sorte les airs de bravoure.
H. F.-G.
Le Journal des débats politiques et littéraires — 3 juin 1897










