
C’est très pittoresque, bien que lamentable.
On marche parmi des fondrières, on traverse des flaques d’eau boueuse où trempent des loques d’andrinople, on butte dans des entassements de ferrailles aux tons de rouille, les bottines crépitent sur un sol mi-parti de sable et de verre brisé.
Et ces ruines paraissent très anciennes au milieu des verdures qui limitent le regard, entre les cloisons qui cachent la Ville.
Des charrois mettent dans l’air dès jurons et des claquements de fouet, des chevaux buttent, des chaines grincent, et des coups sourds résonnent que fait la tombée, sous les voitures à hautes roues, des arbres du Jardin de Paris ; dénudés de leurs branches, grands cadavres étendus, ils sont dépouillés tout de suite, et ce tapis d’écorce où l’on passe dégage une saine odeur de forêt. L’on se croirait en un chantier de Fontainebleau après une coupe, ou un incendie.
Mais à côté voici un fragment de statue, les deux jambes d’un éphèbe qui a le torse rompu, ouvert, laissant voir l’armature :
« Ça restait du Salon ! » me dit un contremaître, le même qui, parlant de la verrière, juge : « C’était pas la peine de la conserver, de l’art d’autrefois !… »
Néanmoins toutes les têtes manquaient au vitrail quand on le fit tomber hier, des collectionneurs avaient avisé.
Les treuils sont encore là, monstres noirs puissants; les câbles, endormis en rond, semblent énormes, et à quelques mètres devant ces outils de mort qui ont fini leur œuvre, des fers tordus s’enchevêtrent, des boulons saillent de leurs trous, des bouts de velours s’effilochent, une poussière multicolore couvre la terre, des ouvriers pygmées qui bruissent sur cette solitude classent, rangent, placent en tas les débris de même sorte, font des catégories de tout cela qui est destiné à la fonte, ossements qui serviront à de nouvelles anatomies de palais.
Le Concours hippique, le Salon, l’Exposition du théâtre, le Concours agricole, etc., etc., vieux souvenirs dont il ne reste plus trace et qu’on a peine à évoquer quand on regarde cet immense terrain de trente mille mètres carrés, où sont disséminés comme des vestiges d’incendie ou de cyclone, où déjà ce qui sera, commence, de naître, où des machines fument, où des grues travaillent, où des pierres de taille — neuves — s’accumulent, où des gens circulent avec des plans à la main.
Une seule chose remémore les fêtes sportives, industrielles ou autres qui, depuis 1855, se donnèrent là.
C’est le pavillon central encore debout, mais éventré à jour, avec au sommet le groupe de Régnault « La France offrant des couronnes à l’Art et à l’Industrie ». Pour protéger un peu la France, on lui a mis dans le dos des plaques de tôle qui font comme un fauteuil, du plus bizarre effet.
Çà et là, sur le ciel, des restants de charpentes dessinent d’arachnéennes lignes, d’une sveltesse gracieuse, entre lesquelles les nuages du couchant se jouent ; une brise arrive de la Seine, fraîcheur qu’on ignorait aux jours du vernissage.
Ce dernier aspect du palais de l’Industrie, aux Champs-Élysées, est très curieux. Car c’est bien fini maintenant.
La mort a même été avancée à cause du retour du Président de la République, et la démolition, hier, de la grande ferme du côté Est, qui entourait la fameuse verrière, est le dernier acte de ce vandalisme du Progrès. Ce qui reste à enlever dès lors est indifférent, déchets quelconques dont’ l’Histoire n’a pas souci.
De profundis
Maurice Guillemot.
Le Figaro — 31 août 1897










