
Sébastien Mercier prétendait que son Tableau de Paris devait être refait tous les cinquante ans. On pourrait en dire autant du livre bien connu dans lequel Privat d’Anglemont a curieusement décrit une foule de petits métiers, aussi bizarres qu’insoupçonnés. De ces derniers, beaucoup n’existent plus depuis longtemps, mais il s’en crée chaque jour de nouveaux qui mériteraient bien de rencontrer, à leur tour, un historien.
C’est ainsi, par exemple, qu’un de nos confrères annonce que la Faculté de médecine vient de renouveler le traité, en bonne et due forme, qu’elle a déjà passé, l’année dernière, avec son fournisseur de souris. Cette nouvelle inattendue ne nous a pas laissé indifférent, et bien qu’il nous parût étrange, de prime abord, que la Faculté se procurât, contre espèces sonnantes, de charmantes bestioles que tant de personnes seraient heureuses de lui livrer pour rien, pour le plaisir d’en être débarrassées, nous nous sommes cependant empressé de nous mettre en quête de renseignements.
Nos recherches, fort heureusement, n’ont pas duré longtemps. Dès les premiers mots, l’aimable concierge de la Faculté de médecine, auquel nous nous sommes adressé en premier lieu, nous arrête :
— Ah ! je devine vous voudriez acheter des souris ?
— Si c’était possible…
— Il vous faut aller au marché Saint-Germain. Vous demanderez Mme Alexandre. C’est elle qui fournit de souris MM. les docteurs Richet, Chantemesse et quelques autres. Vous aurez de quoi choisir.
Nous remercions du renseignement et quelques minutes après nous sommes en présence de Mme Alexandre, installée à son comptoir. Autour d’elle, dans des caisses grillagées, des lapins et des cobayes broutent mélancoliquement des feuilles de chou et de salade. Vive, alerte, Mme Alexandre s’entretient complaisamment avec nous, sans s’interrompre de servir ses nombreux clients.
Il y a près de quinze ans que Mme Alexandre fournit de souris la Faculté de médecine, le Laboratoire municipal, l’Institut Pasteur, en un mot, tous les établissements où l’on se livre à des expériences in anima vili. Elle a peu ou point de concurrents. Ses souris, nourries exclusivement de pain et de lait, sont blanches, grassouillettes. Si elles ne remplissaient ces deux conditions, les savants ne les accepteraient pas pour leurs expériences. À trois mois, avec l’excellent régime auquel elles sont soumises, les souris sont à point. Elles peuvent même résister aux fatigues d’un long voyage en chemin de fer. Car Mme Alexandre n’a pas seulement la clientèle des savants parisiens. Sa réputation est tellement bien établie, que de l’étranger, de Londres et de Genève notamment, il lui arrive chaque jour des demandes. Mme Alexandre ne tient guère à expédier ses petits animaux à l’étranger. C’est, pour elle, des ennuis à n’en plus finir.
— Pensez-donc, monsieur, nous explique-t-elle, je suis obligée d’enfermer mes souris dans des cages, enveloppées d’une toile qui doit être cachetée. Mais ce n’est rien. Ces précautions, que m’imposent les Compagnies de chemins de fer, préviennent les accidents et tournent, en somme, à mon avantage. Mais ce qui est vraiment ennuyeux, c’est que je ne puis mettre dans chaque cage que des souris d’une même famille.
— Et pourquoi cela, madame Alexandre ?
— Monsieur, elles se dévoreraient entre elles.
Qui aurait cru que la tribu des souris eût ses Capulets et ses Montaigus, séparés par des haines si farouches ?
Vous pensez bien que pour suffire à de si nombreuses demandes, il faut que Mme Alexandre ait, à toute heure, un grand approvisionnement de souris. Rassurez-vous. Actuellement, ses cages en renferment un millier, et comme il s’agit d’une, race merveilleusement prolifique, ce nombre déjà respectable se trouvera doublé dans l’espace d’un mois.
Les nouvelles venues seront bien accueillies, car au mois d’octobre de chaque année, à l’époque de la réouverture des cours, il se fait de terribles hécatombes de souris. C’est le moment du « coup de feu » et Mme Alexandre ne sait plus alors où donner de la tête. Elle est, fort heureusement, amplement dédommagée de ce surcroit de travail. En effet, Mme Alexandre vous céderait maintenant une de ses gentilles pensionnaires pour 75 centimes, mais au mois d’octobre vous ne l’obtiendriez pas pour moins de i franc. C’est le prix courant. Comme ce chiffre nous paraît un peu élevé et que nous manifestons un peu d’étonnement, Mme Alexandre reprend :
— Mais vous ne vous figurez pas, monsieur, tous les soins que nécessitent mes petites pensionnaires. Il faut tout le temps s’occuper d’elles. Il y en a qui meurent quelques jours après leur naissance. La tuberculose les guette…
C’est le revers de la médaille dans le métier d’éleveur de souris. Mais ce n’est pas le seul. Notre interlocutrice nous confie que, depuis quelque temps, certains garçons de la Faculté de médecine se mettent à lui faire une concurrence qu’elle qualifie de déloyale. Non contents d’élever à leur tour des souris pour les vendre aux professeurs, ils recueillent précieusement celles qui ont déjà été « travaillées », les comblent de petits soins afin de les remettre sur pied et, ce résultat obtenu, ils les vendent une deuxième fois.
— Monsieur, nous dit gravement Mme Alexandre, comme nous nous séparons d’elle, ces choses-là ne devraient point être permises. Une souris « travaillée » n’est plus bonne à aucune expérience. Et puis d’ailleurs, est-ce à des garçons, payés par le gouvernement, c’est-à-dire par nous, à faire concurrence aux « commerçants » ?
Jean Pradelle.
Le Figaro — 30 août 1897










