« La cravate blanche et l’habit seront de rigueur. » C’est en ces termes qu’est libellée l’invitation officielle au banquet des chiffonniers. Pour assister à cette fête originale, la plus grande correction sera exigée.
C’est le 5 septembre prochain qu’elle aura lieu, dans le coin de banlieue le plus fleuri de tessons et culs de bouteille, à Saint-Ouen, capitale des « biffins ». Depuis que la municipalité de Clichy a proscrit de ses murs, sous prétexte d’hygiène, la corporation puante mais honorable, c’est là-bas, en effet, qu’elle s’est tout entière réfugiée.
Le banquet de la semaine prochaine est un peu comme la consécration de son nouveau droit de cité. Le maire de Saint-Ouen, M. le docteur Basset, veut que la manifestation soit grandiose. Il a écrit à M. le ministre du commerce, au nom de tout le Conseil municipal, pour le prier instamment d’en accepter la présidence d’honneur. Cette lettre que j’ai lue est une jolie page d’éloquence, elle supplie M. Henry Boucher de donner à l’industrie du chiffon sous sa forme la plus élémentaire un témoignage de sympathie. Et le bruit court déjà à Saint-Ouen que M. le ministre viendra et qu’on le verra s’asseoir à la table de gala entre les deux plus vénérables chiffonniers de l’avenue Michelet.
La liste des invités sera triée sur le volet. Les chiffonniers ont, en effet, exprimé le désir de ne point trop coudoyer de personnages politiques ils veulent bien d’un ministre et seront même flattés de rencontrer des journalistes aussi, mais ils tiennent à éviter le contact des sénateurs et des députés.
À force d’avoir crocheté dans les tas d’ordures et de chiffons des programmes et des professions de foi remplis de vaines promesses, ils ont appris sans doute à dédaigner les politiciens. La fête sera donc intéressante, et s’il y a des discours au dessert, ce ne seront point des bavardages creux.
J’allais oublier un détail qui a son importance si les invités sont obligés de venir en tenue de cérémonie, les chiffonniers, eux, se présenteront au banquet en costume de travail. C’est à ces conditions seulement qu’ils ont accepté de dîner avec un ministre. Ils arriveront avec leur crochet, leur lanterne et leur hotte. Si leurs guenilles charrient quelques bestioles, les voisins devront avoir le bon goût de ne pas s’en offusquer.
Toutes les cités chiffonnières de Saint-Ouen ce soir-là seront désertes et les marmailles qui y grouillent dans les détritus et les immondices miauleront seules jusqu’au matin. Car il a été convenu qu’au sortir du banquet, après le bal qui le suivra sans doute, les biffins fileront directement au travail. Et c’est un peu pour cela, je crois, qu’ils viendront avec leur attirail professionnel. C’est qu’on ne flâne pas, voyez-vous, dans la corporation, et les chiffonniers sont pour la plupart des citoyens dignes d’estime.
Évidemment, on rencontre chez eux parfois quelques escarpes, repris de justice ou vulgaires cambrioleurs ; mais c’est un peu la faute de la Préfecture de police. Il fut un temps, en effet, où, pour avoir le droit d’explorer les ruisseaux et les trottoirs, il fallait une médaille. Le biffin était alors l’égal du commissionnaire ou du marchand des quatre saisons. Aujourd’hui, l’industrie est devenue libre un panier et un crochet, il n’en faut pas plus pour s’établir chiffonnier ou plutôt, il faut encore autre chose que les biffins expérimentés ne négligent jamais je veux dire l’amitié et la bienveillance des concierges.
Une hotte ne se garnit bien qu’à cette condition. Il ne suffit-pas de la remplir jusqu’au bord de marchandises ramassées en tas dans la rue. Le chiffonnier qui sait son métier, a le devoir d’être éclectique il n’est pas le balayeur vulgaire qui enlève tout, mais l’artiste qui fouille et choisit. Or, sans la généreuse complicité des concierges ; le chiffonnier est exposé souvent à faire maigre moisson. Ce n’est pas avec le contenu des boîtes ménagères qu’il peut gagner beaucoup ce n’est pas là, en effet, que se trouvent les plus fins morceaux.
Tout ce qui a quelque prix dans l’industrie chiffonnière vieilles ferrailles, porcelaines ébréchées, loques de soie et de dentelles, tout cela forme un lot à part qu’on n’expose pas dans la rue. Le biffin protégé de la concierge sait bien où le trouver, derrière la porte, en un coin du vestibule où les rôdeurs ne vont pas.
Les chiffonniers qui travaillent ainsi se considèrent un peu comme des aristocrates ils ne tiennent pas à être appelés « biffins », ils sont des « placiers », puisqu’ils travaillent toujours aux mêmes places et vendent plus tard leur charge à d’autres, comme un agent de change fait de sa maison. Seulement, tandis que l’officier ministériel qui se retire est tenu de faire agréer son successeur par l’administration, le placier qui prend sa retraite a besoin que la concierge continue au nouveau venu son obligeant concours.
Au banquet du 5 septembre, toute la hiérarchie corporative sera représentée on y verra des maîtres chiffonniers, des placiers et des coureurs, ces derniers les plus humbles et les plus pauvres, puisqu’ils vont au hasard des rues, butinant de tas en tas comme le papillon de rose en rose. Ils seront tous là, très dignes, dans leurs guenilles nidoreuses et si l’un d’eux, vieux, long et maigre, se lève au dessert pour répondre au toast du ministre, soyez sûrs qu’il parlera bien car ce sera un ancien professeur d’université qui a eu des malheurs.
Charles Formentin.
Le Figaro — 29 août 1897










