L’année dernière, au moment où le nom du capitaine Dreyfus était sur toutes les lèvres et la carte de la Guyane française sur toutes les tables, j’eus la bonne fortune de rencontrer un missionnaire qui, revenant de ces contrées peu connues, en rapportait une véritable moisson de documents qu’il voulut bien me communiquer et dont je lui demandai l’autorisation de prendre note.
J’ai pensé que ces documents pouvaient intéresser le public, et je vous les donne, aussi véridiques et aussi simples qu’ils me furent transmis à moi-même.
Les îles du Salut forment un groupe de trois îles assez petites, situées à 27 milles (9 lieues) du Nord-Est de Cayenne, en face de la rivière Kouron, dont elles sont distantes de 3 lieues environ.
L’ensemble de ces îles était connu, jusqu’au commencement du siècle dernier, sous le nom générique d’îles du Diable, MM. de Choiseul et de Praslin ayant obtenu la concession des terrains compris entre la rivière Kourou et le Maroni, au moment où la perte irréparable du Canada et de la plus grande partie du Nord de l’Amérique avait suggéré au roi la compensation d’une colonie modèle en Guyane (projet que l’incurie des mandataires ne permit point de mettre à exécution), les premiers émigrants furent à ce point émerveillés du tableau charmant que leur offrirent ces îles vues à distance, que, d’un subit accord, ils changèrent le nom d’îles du Diable en celui bien immérité d’îles du Salut, qui leur resta.
Une seule, pourtant, a conservé cette appellation qui lui sied mieux qu’aucune, car rien ne saurait donner l’idée de la désolation et de l’aridité de ce lieu maudit. Tandis que, dans les deux autres îles, l’île Royale, siège du commandement où se trouve l’hôpital, le quartier militaire, le bourreau et la guillotine ; l’île Saint-Joseph, où sont internés les forçats réputés dangereux ou insoumis, la vie est à peu près supportable, l’île du Diable, tant par sa position que par son manque absolu de verdure, avait été, jusqu’à l’an dernier, considérée à ce point inhabitable que, seuls, les lépreux avaient paru pouvoir s’y établir. Et c’est sur les ruines calcinées des taudis de lépreux que l’habitation destinée à Dreyfus et à ses gardiens a été construite, séparée en autant de minuscules bâtiments que le service était nécessaire.
Sur ce sol maudit, où ne poussent que quelques cocotiers, l’herbe ne saurait croître, car la terre végétale n’atteint pas les centimètres indispensables à une touffe de persil. Partout, le roc et le sable. Toute la journée, un soleil ardent ; du crépuscule à l’aube, une humidité malsaine, propice à l’éclosion de myriades d’insectes venimeux et, pour la plupart, invisibles. Les moustiques, les fourmis rouges, la chique, sans parler des scorpions, des araignées-crabes, des scolopendres, des yules, horribles bêtes auxquelles les anfractuosités des rochers servent de repaire, et dont, pour la plus grande partie, une simple piqûre amène des accidents souvent mortels.
Les condamnés ont constamment à lutter avec elles. Si, à bout de force, un malheureux voulait essayer de fuir cette terre de désolation, d’autres ennemis, non moins redoutables, surgiraient aussitôt autour de lui, empêchant sa fuite. Qu’il se jette à la mer, préférant l’insondable nappe mouvante au dur pavé de sa prison d’exil, et les requins s’élanceront, rapides, happeront au passage ses membres glacés de terreur. Si, plus fortuné, le fugitif parvient à quelques brassées sans rencontrer de squales, comme il lui faudra fatalement passer en vue de Saint-Joseph ou de l’île Royale, nul doute qu’il ne soit aperçu et réintégré dans sa prison.
Dans les autres pénitenciers de la Guyane, où nombre d’évasions ont pu s’accomplir, les conditions et le milieu furent absolument autres. On pourrait même dire qu’ils furent favorables. Les courants qui viennent, en ces endroits, des grands fleuves d’Amérique peuvent, selon la direction, aider puissamment à l’homme assez bon nageur ou assez hardi nautonier pour risquer sa vie dans un cercueil ou sur un tronc d’arbre, ballotté, durant des jours et des nuits, sur l’Océan, dans ces esquifs d’un nouveau genre, comme le firent deux condamnés fameux qui, malgré leur bravoure et leur adresse, furent reconnus par des officiers de quart et ramenés dans leurs bagnes respectifs. Cependant, de rares exemples ont donné raison à ces téméraires. Des évadés ont pu parvenir à gagner (au prix de quelles tortures !) les côtes hollandaises ou anglaises. Mais ils sont rares… Encore se trouvaient-ils dans des conditions presque possibles. Aux îles du Salut, à la trop bien nommée île du Diable, rien de pareil. On ne peut sortir que de deux manières : gracié ou mort, sur un navire, comme passager, ou cousu dans un linceul et couché dans la bière, d’où les requins attendent votre passage, les ailerons frémissants et la gueule ouverte.
Ainsi, pas de salut, point de fuite possible ; à celui que les hommes ont condamné, il ne reste plus que le suprême espoir ou la terrible crainte de la justice de Dieu.
Jehan d’Ivray.
Les annales politiques et littéraires — 14 novembre 1897










