Le jeune officier, sa sœur, sa maitresse
Devant les jurés de Melun – Roman de garnison – La fille du pêcheur – Le passe-temps du polytechnicien – Deux condamnés, une acquittée.
Le crime d’avortement est légion. Ce qu’on en voit en cour d’assises n’est rien à côté de ce qu’on ne voit pas, de ce qu’on ne sait pas. Mais on le devine. C’est ce qui le rend peut-être moins honni que les autres, c’est ce qui fait le public plus doux aux coupables, surtout quand la victime n’a que trois mois. Questionnez les médecins ils vous en apprendront de belles. Un d’eux me disait hier qu’il avait connu dans sa déjà longue carrière quantité de gens fort honorables qui n’hésitaient pas à tuer à cet âge-là. Ils se persuadent qu’ils suppriment quelque chose qui n’existe pas.
Aussi, hier, aucune animosité contre les accusés de Melun, mais, de la curiosité pour ce trio rare de prévenus du crime d’avortement. C’est un gros scandale et un coin de roman intéressant raconter. Voici, entre ses deux complices, sa maîtresse et sa sœur, l’officier. Un tout jeune officier, qui vient d’être nommé lieutenant au cours de sa prison préventive un ancien polytechnicien, un élève de l’École de Fontainebleau, auquel son général est venu faire passer ses derniers examens dans sa cellule. Antécédents excellents. Famille considérée. Le père, un notaire honnête.
Paul Ravigneau, de taille moyenne et bien prise, sec et nerveux, avec une petite tête pâle au front bombé et volontaire, aux courts cheveux en brosse, au fin profil, au menton ras, à la mince moustache brune relevée, brusquement, eu deux crocs. Dans les trous de l’arcade sourcilière, des yeux noirs qui regardent fixement. Les lèvres sont minces et mordues rageusement par les dents, aiguës.
Marguerite Legros, élégante et simple, dessinée gracieusement par un long paletot gris tailleur, aux larges boutons de nacre, au col relevé, d’où émerge sa tête blonde de belle enfant de dix-neuf ans. Chapeau noir aux bords plats garni de violettes. Voilette à petits pois. Mine fraiche et bien portante. Parisienne, bien qu’elle soit la fille du pêcheur, un marin de Granville, qui lui a interdit le seuil de la maison paternelle, maigre les prières de la maman, et qui ne lui pardonnera pas d’avoir « fauté ».
Quatre années ont suffi pour faire de la Granvillaise cette petite femme de luxe appréciée de la garnison de Fontainebleau. Elle est très à son aise et n’essaie pas d’émouvoir le jury par des larmes faciles.
Dans sa jaquette noire, dans son boa noir, sous sa capote noire, dans ses gants noir qui crachent les pleurs, apparaît Mme Hurstel, la femme d’un médecin-major, aujourd’hui à Madagascar. Une chevelure admirable, châtaine aux reflets d’or blond. La figure est jolie. Le nez, un tantinet retroussé les lèvres, écarlates et sensuelles. Cette dame pleure, pleure. Si elle pleure ses illusions, elle pleurera longtemps encore, car elle en a perdu beaucoup.
Les débats.
Les débats sont présidés par M. Flandin, que nous vîmes longtemps au tribunal correctionnel à Paris. Il n’a pas perdu l’habitude d’émettre des axiomes sur la vertu et de laisser tomber avec fracas, dans le silence du prétoire, de ces petites phrases marmoréennes qui méritent de passer à la postérité. À Paris, l’honorable juge était si province que nous étions en droit d’espérer qu’il voudrait être un peu parisien à Melun. Il s’étonne des mœurs de ce siècle avec une candeur qui prouve son ignorance.
Ou procède tout d’abord à l’interrogatoire de Marguerite Legros.
Celle-ci parle d’une petite voix précieuse qui me rappelle plutôt la rue Bréda que les côtes de la Manche. Elle s’exprime, du reste, avec facilité et une grande correction. C’est elle qui a dénoncé son amant, M. Ravigneau, au moment où il menaçait de la quitter. Elle affirme que l’officier l’a fait avorter, de complicité avec sa sœur.
Marguerite avait quinze ans — « ô Roméo, l’âge de Juliette » quand elle fit connaissance, à Granville, chez une tireuse de cartes, de Mme Hurstel. Celle-ci en fit immédiatement sa bonne. Elle fut moins, en réalité, sa bonne que sa dame du compagnie. Mme Hurstel avait déjà prouvé, à cette époque, des instincts cascadeurs qu’elle avoue en toute humilité.
— À ce moment, demande M. Flandin, vous étiez une fille honnête
— Oui, monsieur, je n’avais encore eu qu’un amant.
— Un seul ?
— Un seul !
Mme Hurstel amène Marguerite Paris. Son mari était aux colonies. Les deux femmes logent à l’hôtel Moderne, place de la République.
— Comment avez-vous connu Ravigneau ?
— Aux vacances de Pâques. Nous avions rendez-vous avec lui à un bureau d’omnibus, Il nous emmena au restaurant ; de là, au Moulin-Rouge. Il nous reconduisit à l’hôtel Moderne.
— Et alors ?
— Alors, nous passâmes la nuit ensemble.
— À la première entrevue, il est devenu votre amant ? demande M. Flandin, incrédule.
— Oui, monsieur, certifie Marguerite.
— Vous m’avouerez…
Marguerite avoue tout.
La piqûre.
Les jours de sortie, le polytechnicien ne manque point de venir trouver Marguerite. Quand il quitte l’École pour aller à Fontainebleau, il l’entraîne avec lui. Alors, elle s’aperçoit qu’elle est enceinte. On était en novembre 1895.
— Quand il vous vit dans cet état, que vous conseilla-t-il ?
— La bicyclette.
— Vous entendez ? fait M. Flandin, sévère.
Elle vous accuse de lui avoir conseillé la bicyclette.
— Comme exercice ! répond l’accusé, non comme moyen d’avortement.
Le jury appréciera.
Ici se place une scène. Pendant les vacances, Marguerite, libre un instant, en profite pour tromper Paul. Elle va avec un nouvel amant au café Soufflet. Arrivée de Paul, qui lui en donne un. Le mot a été fait par le président. La question de l’avortement se serait posée d’elle-même quelques jours plus tard. S’il faut en croire Marguerite, Paul l’aurait résolue par ces mots :
— Il faut faire passer l’enfant !
Mme Hurstel habitait alors rue de l’Arcade. Le couple se rendit chez elle. Paul y laissa Marguerite et donna cinquante francs à sa sœur pour qu’elle achetât les instruments nécessaires à son dessein, prétend la jeune fille.
Nous entrons immédiatement dans des détails aussi techniques que répugnants, racontés par Marguerite avec une naïveté adorable.
—Trois mois et demi, ça avançait !
Paul revient à Fontainebleau et, le 5 janvier, Paul, aidé de sa sœur, procède à la piqure nécessaire. Marguerite affirme qu’elle ignorait qu’on allait la piquer. Paul prétend qu’il ne voulait que constater une métrite et qu’il n’a pas piqué. Mme Hurstel répète qu’elle vaquait tout ce temps aux soins du ménage et qu’elle ignore ce dont on lui parle.
—Je n’ai pas souffert ! dit-elle.
Le président Flandin n’a, pour se faire une conviction, que l’unique parole de Marguerite, qui peut-être est une parole de vengeance, bien qu’elle apparaisse sincère, mais cette conviction n’en est pas moins forte. Il se tourne vers l’officier :
— Comment nous ferez-vous croire qu’un officier de l’armée française, à votre âge, puisse se servir de ces instruments de chirurgie pour examiner une femme, s’il n’a pas de mauvais desseins !
La poupée japonaise.
Nous passons volontairement Sur une histoire d’aiguille à tricoter et de pinces, qui occupe une heure les débats. Là encore, il n’y a que la parole de Marguerite.
Au bout de huit jours, Marguerite souffrait toujours. L’officier va chercher un médecin, et la fausse couche qui n’avait pas encore eu lieu se produit.
— Et l’enfant ? demande le président.
— Il était gros comme la poupée japonaise que j’avais sur ma cheminée.
— Huissier, apportez la poupée japonaise qui est sur la table aux pièces à conviction.
On montre la poupée, joujou pour enfant de deux ans.
— Vous avez eu du chagrin, Marguerite Legros ?
— J’ai eu du chagrin, monsieur le président.
On aborde une question très grave celle de savoir si l’officier, qui n’était pas riche, profitait des largesses des amants que Marguerite s’offrait de temps à autre. Elle en eut un qui lui donna dernièrement 10,000 francs. L’officier, indigné, nie. Me Decori affirme qu’après sa plaidoirie, il ne restera rien de cette partie de l’accusation.
Après différentes aventures, nous aboutissons à celle qui a poussé Marguerite à la dénonciation.
Sachant qu’il voulait la quitter, elle avait rédigé un brouillon de lettre pour le général où elle dénonçait, pour se venger, le fait de l’avortement. Ce brouillon tomba entre les mains d’une couturière, qui en profita pour se faire payer sa note par Ravigneau. Finalement, Marguerite expédia la lettre après avoir rencontré, certain jour, son Paul avec une maîtresse.
À la fin de son interrogatoire, Marguerite parle encore de grossesse.
— Vous êtes donc toujours enceinte ? demande M. Flandin.
— Je le suis encore !
— Et le père de l’enfant ?
— C’est Paul.
Tête de Paul.
— Est-ce que votre amant ne mettait pas une certaine complaisance à souffrir vos infidélités ?
— Non, puisqu’il me battait quand il le savait.
— Ah ! il vous battait ! Qu’est-ce qu’il vous faisait ?
— Il me pochait l’œil.
— Vous avez peut-être mauvais caractère ?
— Non !
Déclaration.
Paul Ravigneau se lève.
— Je n’ai rien à me reprocher. J’ai aimé cette femme comme je n’aimerai jamais personne Je ne l’ai pas fait avorter Elle ment. Je jure qu’elle ment ! Elle était quelquefois deux mois sans être indisposée. Je lui ai donné des conseils de circonstance. Voilà tout.
M. Flandin. — Vous ne deviez pas les donner. Demandez à tous les jeunes gens qui font la fête ! C’est permis, de faire la fête, dans une certaine mesure !… Ils ne donnent pas de ces conseils-là !
Le président insiste sur le fait de l’examen auquel l’officier se serait livré :
— On n’agit pas ainsi. Demandez à n’importe qui…
Puis, d’un ton grave :
— Et elle est encore enceinte de vous !
— Jamais ! Enceinte de moi, Elle a eu vingt amants depuis !
Toute la défense de l’officier roule sur la vengeance de Marguerite. Il nie tout ce qu’elle affirme.
Scandale de province.
C’est le tour de la sœur. Elle sèche ses larmes.
— Quand vous avez trompé votre mari pour la première fois, demande le président, il y avait trois ans que vous étiez mariée.
L’accusée proteste :
— Quatre ans, monsieur le président.
— À Falaise, votre conduite a été tellement scandaleuse que votre mari a été dans la nécessité de vous faire interner. Il a trouvé des médecins pour déclarer que votre état nécessitait que vous fussiez enfermée dans une maison de refuge.
— On m’a, en effet, enfermée chez des religieuses.
C’est énorme, et cependant ce léger accroc à la liberté de l’individu passe, dans la bouche du magistrat, comme chose naturelle.
— Au bout de treize jours, vous avez porté tel trouble dans le couvent que la supérieure a dit à votre mari qu’elle ne voulait plus de vous.
— La vérité était que la religieuse avait ouvert une lettre de moi dans laquelle je me plaignais que l’aumônier me poursuivait de ses assiduités jusque dans ma chambre.
— Enfin, vous sortez de là. À Granville, c’est pis. Le procureur de la République est obligé de vous faire venir chez lui.
— Il a été très aimable.
— Que vous a-t-il dit ?
— Il m’a dit : « Je sais qu’il y a beaucoup de femmes mariées qui en font autant que vous et même davantage. Mais elles savent se cacher. Trompez votre mari, mais qu’on ne le sache pas. »
M. Flandin est suffoqué. Mme Hurstel conclut :
— C’était un magistrat fin-de-siècle !
On arrive à la scène de l’avortement, que nous connaissons.
Mme Hurstel aurait tenu elle-même Marguerite. Négation. Elle sait que son frère a examinée avec un instrument ad hoc Marguerite, comme c’était son devoir, et voilà tout.
— Son devoir ! interrompt M. Flandin. Son devoir ! Ce n’est pas le devoir d’un civil, de quelqu’un qui n’est pas médecin !
Ce civil qui n’est pas médecin, a hanté toute l’audience, et le président a entretenu de ce civil tous les témoins. Or Paul Ravigneau est militaire, mais, comme il n’est pas médecin, c’est un civil. Sortez-vous de là.
Verdict.
Audition des témoins sans intérêt, puisque personne n’a rien vu.
Me Dupuis, avoué à Melun, présentait la défense de Marguerite Legros qui a été acquittée. Malgré deux brillantes plaidoiries de Me Decori et de Me Démange, Paul Ravigneau et Mme Hurstel ont été condamnés à deux ans de prison.
Aussitôt que le juge eut prononcé son verdict, il a signé le recours en grâce des accuses.
Des murmures ont accueilli le verdict de culpabilité.
Gaston LEROUX.
Le Matin — 13 novembre 1897










