Le départ de l’Aérophile, départ effectué simultanément avec un autre aérostat non monté, le Reslen, a remis à l’ordre du jour cette question toujours intéressante de savoir ce qui se passe dans les hautes régions de l’atmosphère, question qui passionne de plus en plus le public, si l’on en juge par la nombreuse assistance qui s’était rendue hier à l’usine à gaz de La Villette.
Les simples essais de MM. Hermite et Besançon, en 1893, avec des petits ballonnets de quelques mètres cubes, se sont rapidement développés et aujourd’hui se sont transformés en expériences internationales. C’est que, en dehors des résultats purement scientifiques, on peut tirer de ces curieuses expériences des conclusions qui intéressent tout le monde, puisqu’elles ont trait à la fin du monde.
Et voici comment !
L’atmosphère se mélange continuellement aux eaux, aux roches et par cette transformation continue diminue peu à peu d’épaisseur, et ainsi, dans un avenir plus ou moins rapproché (plutôt moins que plus), la couche gazeuse qui nous entoure se réduira et finira sans doute par disparaître complètement, comme sur notre voisine la lune.
Par suite de l’étude des conditions vitales de l’atmosphère, l’examen de ce que deviendra la vie animale et végétale nous transporte successivement dans un avenir de mille, cent mille, un million d’années, nous permettant ainsi de nous faire une idée des transformations que subiront les organismes actuels et, en somme, de ce que sera l’humanité future. Ce qu’il faudrait, ce qui ferait faire un grand pas à cette étude qui a au moins le mérite d’être originale, ce serait quelques litres de l’atmosphère des hautes régions. Jusqu’à présent, dans toutes les expériences faites aussi bien à Paris qu’à l’étranger, les appareils enlevés dans ce but n’ont pas fonctionné ou du moins ont mal fonctionné et n’ont pas fourni de résultats appréciables.
Nous pouvons espérer que cette fois-ci, grâce aux perfectionnements que M. Cailletet a apportés dans la construction de cet appareil, les résultats seront plus heureux. Les autres instruments emportés étaient un météorographe universel double et un thermomètre enregistreur accroché à l’intérieur du ballon pour permettre de comparer les différences de température entre l’air libre et le gaz de l’aérostat. Ces trois instruments pesaient environ 13 kilos, ce qui, avec le poids du matériel, porte la masse enlevée à 66 kilos. Le ballon, cubant 465 mètres, avait une force ascensionnelle de 282 kilos. Aussi s’est-il élevé avec une rapidité prodigieuse, se creusant sous l’influence de la résistance de l’air.
Le gaz employé était du gaz d’éclairage fourni par les usines de La Villette, tandis que le ballon allemand était gonflé à l’hydrogène pur dont la force ascensionnelle est beaucoup plus considérable, ce qui fait croire à M. Besançon que cette fois-ci le record de la hauteur ne lui appartiendra pas.
À Berlin, l’empereur d’Allemagne a voulu assister au départ du Cersus. Il et a invité les ambassadeurs de France, de Russie ainsi que le ministre de Bavière. En même temps que ce ballon, deux autres aérostats de 560 et 1,300 mètres cubes partaient emportant, le premier, M. Berson et, le second, deux aérostiers militaires.
Cette expérience était presque une cérémonie officielle et soutenue par les crédits du gouvernement, tandis qu’à Paris, si ce dernier essai a pu être fait, c’est grâce à la libéralité du prince Roland Bonaparte qui a bien voulu se charger des frais considérables qu’entraînent de semblables études.
Une assistance nombreuse et choisie s’était rendue à la gracieuse invitation de MM. Hermite et Besançon.
Noté parmi l’assistance
Le prince et la princesse Roland Bonaparte et leur fille, MM. Serpollet, comte de Ferré, colonel Krebs, de Graffigny, Cailletet, docteur Villette, Flameng, Vernes, Teisserenc de Bort, Aubry, Secrétan, Ducretet, Aimé, Sulbac, Lagrange, venu exprès de Bruxelles, sans compter la rédaction de l’Aérophile au complet, MM. Hermite, Besançon, Cabalzas, Mormiot, Surcouf, Godard, etc., etc.
À 10 h. 14 minutes, le prince Roland Bonaparte coupe la corde et instantanément, pour ainsi dire, en quatre ou cinq secondes, l’Aérophile est disparu dans le monde des nuages, au grand désappointement des spectateurs, traînant à une dizaine de mètres au-dessous de lui les appareils qui doivent aider à trouver les solutions aux nombreux problèmes des hautes régions, s’ils fonctionnent bien, comme tout le fait espérer.
Maurice Farman.
Le Figaro – 19 février 1897
P.-S. Au moment de mettre sous presse, nous recevons la nouvelle suivante téléphonée par M. Besançon :
« Ballon descendu à Soulnes, dans la Somme. »
M. F.










