C’est vers la fin du mois de décembre 1895 que le professeur Röntgen et non Rœntgen publia, dans le Bulletin de l’Association physico-médicale de l’Université de Wurtzbourg, son célèbre mémoire « sur une nouvelle espèce de rayons ».
Cette communication était appuyée sur des documents incontestables. Malheureusement, si M. Röntgen s’étendait avec complaisance sur les propriétés physiques des rayons X et leur manière de se comporter à l’égard des métaux et des tissus organiques, il s’abstenait de divulguer le procédé technique dont il s’était servi dans ses expériences, se bornant à déclarer et à démontrer que les rayons X impressionnaient les plaques photographiques, et que leur action pouvait être observé à l’aide d’un écran couvert de platinocyanure de baryum.
Deux médecins français, MM. Oudin et Barthélémy, commencèrent immédiatement des recherches. Après de nombreux tâtonnements, ils réussirent à obtenir, une épreuve de main aussi nette que celle du professeur Röntgen.
Cette épreuve fut communiquée le 21 janvier 1896 à l’Institut de Paris, par M. H. Poincaré. Enfin, le 28 janvier, sept jours plus tard, le professeur Fournier rendit compte, à l’Académie de médecine, des travaux de nos laborieux et désintéressés compatriotes qui, « sans laboratoire, en dépit d’un outillage plus que rudimentaire, dans un modeste cabinet dé praticien, étaient parvenus les premiers à réaliser l’application de la méthode de Röntgen ».
Le secret du professeur de Wurtzbourg était définitivement connu. Dès lors, de tous côtés, on put se mettre à l’œuvre.
En France, les Chappuis, les Perrin, les Benoît, les Hurmuzescu, etc., s’appliquèrent à l’étude physique des rayons nouveaux. Pendant ce temps, d’autres chercheurs s’occupèrent de la technique de leur application à la chirurgie et à la médecine. Les résultats obtenus tiennent vraiment du prodige.
Les perfectionnements apportée successivement aux appareils ont permis de réduire la pose à quelques minutes, à quelque secondes. Et le même opérateur qui, il y a un an, se réjouissait à bon droit de photographier une main, peut obtenir maintenant l’image des poumons, de la colonne vertébrale et même du cœur d’un être vivant. Il y a mieux encore : la radioscopie c’est-à-dire le procédé des écrans fluorescents qui fournissent une image instantanée des parties soumises à l’examen permet à l’œil de l’homme de pénétrer à travers les masses musculaires les plus épaisses et les régions les plus profondes de son semblable.
Le 26 janvier de cette année jour anniversaire de leur première communication MM. Oudin et Barthélemy, par l’intermédiaire de M. le professeur Fournier, ont présenté à l’Académie de médecine la radiographie de l’anévrisme de l’aorte.
Avant-hier soir, la petite enquête à laquelle je me suis livré m’avait amené chez un des médecins qui se sont le plus occupés de ces intéressantes questions. Je me trouvais, en compagnie de deux autres invités dans le cabinet de consultation du jeune maître. L’obscurité était complète. Sous l’action d’une forte bobine de Ruhmkorff, un tube de Crookes, déposé sur une table, dans un angle de la pièce, s’illumina soudain d’une belle lueur verdâtre. Alors, notre hôte fit asseoir, bien en face du tube, un jeune homme qui venait de se déshabiller dans la pièce voisine. Dès que le médecin eut approché l’écran fluorescent du torse nu du jeune homme, nous assistâmes à un spectacle à la fois merveilleux et saisissant, qui nous remplit d’émotion et d’enthousiasme.
Nous apercevions nettement le squelette des épaules, des bras et du sternum, les côtes du sujet, puis ses poumons, gonflés d’air transparent, formant deux taches blanchâtres enfin la grosse masse foncée de son cœur, dont nous distinguions les battements réguliers sous le diaphragme :
— Ne vous approchez pas trop du tube, mon ami, vous pourriez, Vous brûler dit tout à coup le docteur.
L’émotion passagère provoquée par ces mots se traduisit, sous nos yeux, par des battements plus rapides, des contractions plus violentes du cœur, dont les bords se déformèrent…
Les radiographies peuvent être utilisées dans des cas multiples. Elles permettent à l’administration des postes de vérifier le contenu des petits colis, bien cachetés, qu’on lui a confiés; au Laboratoire municipal d’examiner sans aucun danger les engins suspects qu’on lui apporte ; au Comité d’artillerie de s’assurer qu’il n’y a aucune paille dans les canons qu’on lui livre; aux bijoutiers enfin – et ceci n’est pas la moins curieuse des applications des rayons X de distinguer le diamant faux du diamant vrai, le premier étant transparent pour les rayons X, l’autre, au contraire, produisant sur la plaque une ombre vigoureuse quand il leur est soumis.
Mais c’est à la chirurgie, et aussi à la médecine que les radiographies sont appelées à rendra les plus éminents services.
Le docteur Barthélemy a retrouvé récemment, dans la jambe d’un ancien soldat qui prit part à la bataille de Champigny, une balle qui depuis 1870 avait échappé à toutes les recherches.
M. Marey a présenté récemment, au nom de MM. Remy et Contre-Moulin, une épreuve représentant, non plus le squelette mais les muscles. Le dessin obtenu, sans retouches, au moyen d’un procédé spécial, donnait une silhouette très nette d’un bras et d’une main qu’on eût dit écorchés.
L’usage des écrans fluorescents a été appliqué pour la première fois dans une clinique par M. le professeur Bouchard. Le mois dernier, M. Bouchard a communiqué à l’Institut le résumé de ses observations curieuses et instructives. Il a vu, a-t-il dit, des épanchements dans les plèvres d’un malade. Il a également pu faire le diagnostic d’une tuberculose pulmonaire tout à fait à son début, c’est-à-dire alors que l’auscultation ni la percussion n’en auraient pu signaler l’existence. Ses expériences sur les applications des rayons de Röntgen ont été répétées, avec un plein succès, par le docteur Bergonié.
Ces résultats, obtenus depuis un an à peine, sont superbes, Encore peut-on en espérer de plus grandioses. Quelques hardis chercheurs se sont demandé, en effet, si les rayons X ne permettraient pas de porter dans certains organes lésés, inaccessibles aux remèdes connus, un agent de guérison. Des expériences en ce sens ont été commencées. Les docteurs Lortet et Genaud, de Lyon, semblent même, avoir obtenu, contre la violence tuberculeuse, des résultats encourageants.
Malgré ces tentatives heureuses, il serait téméraire, de se prononcer encore d’une façon définitive sur l’action curative des rayons X… Il ne faut pourtant pas désespérer.
Partout, en Amérique aussi bien qu’en Europe, l’esprit des savants est en éveil. Partout, on se sert maintenant des appareils radiographiques. À l’étranger, il y en a dans les hôpitaux de toutes les grandes villes. Notre Assistance publique est la seule administration hospitalière importante qui se soit jusqu’ici abstenue d’en faire installer chez elle.
Il y a là une négligence regrettable, à laquelle il convient de remédier promptement.
Henri Petitjean.
Le Figaro – 15 février 1897










