
Ainsi que nous l’avions annoncé, MM. Hermite et Besançon ont procédé ce matin, à dix heures et demie, en l’usine à gaz de la Villette, au lancer du ballon-sonde Aérophile.
MM. le prince Roland Bonaparte, dont la libéralité a permis de réaliser cette intéressante expérience, Cailletet, membre de l’Institut, le commandant Krebs, Teisserenc de Bort ont assisté à l’opération du gonflement de l’aérostat. Le comte Munster, ambassadeur d’Allemagne, avait répondu à l’invitation de MM. Hermite et Besançon par une lettre d’excuse.

À dix heures douze minutes, l’Aérophile, emportant l’abri météorologique qui lui sert de nacelle s’élève dans les airs. Il atteint, d’un premier bond, une grande hauteur. Poussé par le vent du nord assez vif qui souffle ce matin, il monte rapidement, avec une vitesse approximative de 8 mètres à la seconde balançant au bout d’une longue corde l’abri d’osier dont l’enveloppe de papier d’argent brille dans l’atmosphère, puis s’enfonce dans le brouillard épais et disparaît aux regards.
Il atterrira, sans doute, vers les quatre heures de l’après-midi, nous dit M. Besançon, et probablement en Allemagne, car arrivé à une grande altitude nous croyons qu’il sera chassé vers l’est par les courants supérieurs.
L’Aérophile, on le sait, a fait déjà deux voyages dans les hautes régions atmosphériques et a rapporté des résultats fort intéressants pour la météorologie. C’est grâce à la générosité du baron Edmond de Rothschild qu’elles avaient pu avoir lieu. Les deux fois, l’aérostat avait dépassé l’attitude de 1,500 mètres. Et encore ces expériences ne furent elles pas, nous dit M. Besançon, faites dans les meilleures conditions. Il se plaint, en effet, de devoir souffler l’aérostat avec du gaz d’éclairage, alors qu’à l’étranger les ballons-sondes qui sont partis ce matin, en même temps que l’Aérophile, sont gonflés avec de l’hydrogène pur qui est beaucoup plus léger. Aussi ces derniers — il en doit partir de Strasbourg, de Berlin, et peut-être de Saint-Pétersbourg, — atteindront certainement une altitude supérieure à celle que peut atteindre l’Aérophile.
L’« abri météorologique » qu’emporte l’Aérophile, est une sorte de panier d’osier entouré de papier d’argent destiné à empêcher les rayons solaires d’influencer les instruments qu’il contient. Cet abri est suspendu au-dessous du ballon par un câble de 20 mètres de longueur afin d’être également isolé de la chaleur intérieure de l’aérostat.
Ces instruments consistent en deux barothermographes de Richard, appareils enregistreurs destinés à tracer sur des diagrammes les courbes indiquant les pressions et les variations de l’atmosphère.
Le premier de ces appareils est enfermé dans une boite protectrice percée de trous qui laissent agir l’air. Le second reste à l’air libre, de façon que, si ce dernier n’est pas brisé, on puisse comparer la différence des constatations de chaque appareil. L’Aérophile emporte, en outre, un thermomètre placé à l’intérieur même de l’aérostat, afin de recueillir les différences de température entre l’air libre et le gaz intérieur, et enfin l’appareil à prise d’air de M. Cailletet, qui rapportera sur terre un échantillon de l’atmosphère des hautes régions.
Ainsi lesté, le ballon-sonde ne pèse guère plus de 40 kilos. Une ancre faisant jouer une soupape se balance au-dessous de l’abri météorologique. Dès que l’ancre touche le sol, la soupape s’ouvre et l’aérostat se dégonfle sans être déchiré. Une instruction écrite, destinée aux personnes qui le recueilleront lors de son atterrissement, est fixée à la nacelle.
Le Temps — 19 février 1897










