Ce n’est un mystère pour personne qu’excepté la putréfaction des organes vitaux cœur, poumons, etc., il n’existe aucun signe probant de la mort réelle. Ce n’est pas non plus un mystère que les léthargiques présentent tous les autres symptômes de la mort réelle. Or, il paraît que chaque jour, nombre de cataleptiques sont enterrés vivants. Cinq pour cent des inhumés, avouent les employés de la préfecture de la Seine.
C’est un fait archiconnu à tel point que dans les cimetières parisiens, on a créé des salles d’attente de la mort dans lesquelles les cadavres sont mis en observation pendant quelques jours.
Il n’est pas difficile de se rendre compte de l’inefficacité de ces salles d’attente ; il n’est guère possible, en effet, qu’un léthargique revienne à la vie dans un milieu où un vivant ne pourrait vivre. D’autre part, rien ne prouve que ce ne soit précisément l’enfouissement qui réveille les léthargiques ; il serait trop long d’exposer les raisons qui militent en faveur de cette hypothèse, mais elle peut être défendue sérieusement.
Celui donc qui trouvera un moyen pratique de permettre aux léthargiques qui se réveillent de communiquer avec les vivants du fond de leur tombe sera un bienfaiteur de l’humanité.
Or, cet appareil existe et j’en ai fait hier l’expérience. Pour mieux me rendre compte, je me suis fait enfermer dans un cercueil sur lequel cet appareil a été adapté. Il m’a suffi d’une inspiration profonde pour mettre en jeu tout un système de signaux sonnerie, drapeau relevé, lanterne allumée, et pour faire entrer entre les quatre planches une colonne d’air respirable et renouvelable incessamment, et pour me permettre d’y voir un peu.
Grâce à cet appareil, la tombe est provisoire pour le patient bien que définitive et hermétique pour le monde vivant. Le moindre mouvement de l’enterré suffit à prévenir tout le monde et à lui donner de l’air ; si l’enterré est bien mort, au bout d’un temps déterminé on enlève le tube de communication comme on enlève un pieu du sol et c’est fini.
Cet appareil est dû à l’ingéniosité du comte de Karnicki, chambellan de l’empereur de Russie.
Je n’ai, pour ma part, qu’une seule objection à faire. L’inventeur estime, avec la plupart des médecins, que la léthargie ne dure jamais plus de quinze jours ; c’est possible, mais ce n’est pas prouvé. Pourquoi ne compléterait-il pas son appareil en plaçant dans la boite qui contient le mécanisme avertisseur et qui doit émerger du sol, un métal, ou un sel quelconque inaltérable à l’air et facilement altérable par les gaz résultant de la putréfaction ? De cette façon, avant d’enlever l’appareil sauveteur, il serait facile de s’assurer que l’enterré est bien mort.
Henry Desormeaux
Le Gaulois — 20 février 1897










