À propos de sa tentative de suicide
Actrice pour rire — La Vie et les œuvres, de Manette Chevassu — Début de sa célébrité — Dans les airs — Trop de laudanum.

Mme Léa d’Asco, qui fut, il y a vingt ans, une des meilleures « actrices pour rire » de Paris, a voulu mourir pour de bon, à Nice. Elle habitait depuis une dizaine d’années la côte d’azur, où elle arborait le titre, acquis en légitime mariage, de comtesse Tripier de la Grange. Son mari est mort depuis assez longtemps. Auparavant, avant même d’avoir été Léa d’Asco, elle était plus prosaïquement Mme Girard.
La vie de Mme Léa d’Asco a été bruyante. Ses aventures artistiques (?) et autres ont longtemps occupé la presse et le monde où l’on s’amuse.
Parisienne de la rue Saint-Antoine, elle avait troqué son nom de Manette Chevassu contre celui, plus ronflant, de Léa d’Asco, qu’on vit apparaître pour la première fois sur l’affiche du théâtre Taitbout. Koning vit la débutante ; il organisait son sérail et pensa, l’ayant lorgnée, que la jeune personne n’y ferait point mauvaise figure. Elle eut immédiatement un rôle dans la Tzigane, et, contrairement à ce qu’écrivit un critique le lendemain, elle ne fit pas, Mlle Léa, fiasco.
Paul Mahalin nous a tracé d’elle un portrait, daté de cette époque et où on la voit « grande, dégingandée, le cheveu de la nuance à la mode, le menton un peu en galoche… Je ne sais pas où elle demeure, mais je crois que c’est à côté du ton ».
Sa célébrité eut pour origine un… une déception qui fit grand tapage. Un jeunes homme muni de toutes les recommandations : nécessaires bijoux, bouquets, chevaux, hôtel et, par dessus le marché, un beau nom, s’était présenté à la pensionnaire de Koning. Il fut agréé. Mais quel ne fut pas l’étonnement de Mlle d’Asco quand elle vit arriver chez elle une nuée de créanciers : orfèvres, bouquetières, carrossiers, tapissiers, réclamant le paiement de leurs fournitures ! Où était le généreux visiteur ? Il avait disparu. Que faire ? Se désoler. Elle n’y manqua pas d’abord, mais, comme les pleurs rougissent les yeux et déparent la beauté, l’abandonnée remonta sur les planchés.
Dans le Petit Duc, elle créa un des pages et fut, avec Mlle Piccolo, sa camarade, très remarquée à l’acte du camp, en guerrière cuirassée. Dans la Camargo, en novembre, elle s’appelait l’écureuil et représentait un voleur, toujours à côté de Mlle Piccolo, également en voleur et dénommée Fil-en-Quatre.
En ballon.
Quand elle ne jouait pas, Mlle d’Asco se montrait partout où était la mode aux courses, au Bois, aux premières. Ses toilettes comme ses manières étaient plutôt excentriques.
Le 26 octobre 1880, les Nouveauté donnaient la première de la Cantinière, opérette de MM. Burani et Planquette. Au moment où l’orchestre attaquait l’ouverture, on vit s’installer dans une avant-scène une petite négrillonne en costume national, accompagnant une dame en robe de foulard blanc, avec une immense collerette Henri IV et coiffée d’un sombrero noir.
C’était Mlle Léa d’Asco, qui venait, en spectatrice, contempler Mlles Silly et Gilberte, et Brasseur, père et fils. La négrillonne et maitresse eurent un succès au moins égal à celui de la Cantinière.

Comme Mme Sarah Bernhardt, Mlle Léa d’Asco eut le désir de connaître les nuages autrement que par ceux de son théâtre. « En ballon elle monte… » L’ascension fut des plus heureuses et se renouvela. M. Joseph Jaubert et le capitaine Jovis, mort il y a trois ans, furent les pilotes qui guidèrent l’aventureuse femme dans ces voyages. Bientôt, tous les aéronautes voulurent la prendre dans leur nacelle. L’actrice faillit dire adieu au théâtre pour se consacrer au sport aérien, ainsi que le prouve la lettre suivante, que nous retrouvons :
« Mon cher Jovis,
« Je reçois votre aimable lettre. Il n’y a pas un mot de vrai dans l’article de l’Entraîneur. Vous devez me connaître assez pour savoir que pas un aéronaute ne saurait me tenter. Il n’y en a qu’un seul auquel j’ai accordé ma confiance.
« Merci de votre aimable souvenir concernant l’engagement. On ne sait pas. Je pourrais parfaitement avoir un congé et y aller en-représentations.
« Toutes mes amitiés.
« Léa d’Asco, seule. »
Elle se dégoûta des ascensions dans les airs comme sur la scène. Retirée à Nice, mariée richement et noblement, elle devint romancière. Les journaux méditerranéens ont publié des feuilletons de Mme la comtesse de la Grange. Elle dut même, il y a trois ans, prendre la plume de polémiste pour répondre à une campagne organisée contre elle par un de nos confrères de la presse niçoise, qui, lui aussi, avait voulu écrire un roman et avait choisi, pour faire intéressant, et vécu, les aventures parisiennes de l’ancienne Léa d’Asco.
Tout passe, tout lasse. Veuve, seule, artiste oubliée, bas-bleu dédaigné, Mme la comtesse Tripier de la Grange a tenté de s’asphyxier à l’aide du laudanum, Heureusement, le laudanum, c’est comme l’amour. Quand on en prend trop…
J.-L. CROZE.
Le Matin — 19 novembre 1897










