
Nous possédons aujourd’hui des renseignements précis sur le naufrage du Vaillant, sur ce sinistre où périrent 62 pêcheurs malouins, gui plongea dans le deuil et la misère 60 veuves et 150 orphelins, et qui pourtant passa inaperçu, la pitié et la charité publique étant tout entières accaparées par l’incendie de la rue Jean-Goujon.
Le brick-goélette Vaillant était parti de Saint-Malo, à destination de Saint-Pierre et Miquelon, avec i 28 hommes d’équipage et 47 pécheurs qui devaient armer à Saint-Pierre des goélettes pour la pêche à la morue. Dans la nuit du 13 au 14 avril, abordé par un iceberg, sur le « Bonnet Flamand » à 120 lieues environ de la presqu’île d’Avallon, côte est de Terre-Neuve, le Vaillant sombra en quelques minutes. Les deux chaloupes et les onze doris (légers esquifs dont on se sert pour aller tendre les lignes sur le banc) du bord furent mises à l’eau ; mais, dans la précipitation de la manœuvre, une chaloupe et trois doris coulèrent le long du navire. Passagers et équipage s’entassèrent dans la chaloupe et les huit doris restantes.
La nuit était sombre et le temps orageux. Les neuf embarcations, qui n’avaient ni voilure, ni avirons, ni vivres, se dispersèrent bientôt ; sept d’entre elles devaient se perdre à jamais.
Dans la chaloupe, s’étaient entassés 21 hommes. La faim, la soif, le froid en firent périr 17 en quatre jours ; et il n’y avait plus que quatre malheureux, aux trois quarts morts de faim, les membres gelés, dans la chaloupe, quand les recueillit la goélette Amédée.
Dans une des doris, 7 des naufragés avaient pris place. Eux aussi errèrent pendant quatre jours. Leurs souffrances furent horribles. Dès le deuxième jour l’un d’eux mourait ; on jeta son corps à la mer. Le lendemain un autre succombait. Les cinq malheureux survivants, pour ne pas mourir immédiatement de faim, décidèrent d’un commun accord de manger la chair de leur camarade. Le troisième jour ils perdirent un troisième compagnon. Les survivants, mourant de soif, eurent l’affreux courage d’ouvrir la poitrine-de leur camarade et de chercher quelques gouttes de sang pour se désaltérer. C’est le jour suivant que les quatre malheureux étaient sauvés par le Victor-Eugène.
Des sept autres embarcations montées par 42 hommes on n’eut plus jamais de nouvelles.
Des 70 hommes emportés de France par le Vaillant, 62 sont morts, 8 seulement ont survécu ; et dans quel triste état : 2 d’entre eux devront être amputés de leurs membres gelés.
Quo de misères à soulager ! Après avoir envoyé le produit de notre première liste, soit 875 fr., aux maires des trois communes intéressées, nous avons reçu pour les familles des naufragés du Vaillant : Anonyme 5 fr.,P.V. 5 fr., Daussy 20fr., H. C. 20 fr., B. 20fr., H. Kapférer 100 fr., A. C. D. 20 fr., Mlle A. C. D. 5 fr., M. et Mme A. T. 50 fr., G. Roux 20 fr., Anonyme 5 fr., soit au total, 270 francs que nous faisons parvenir au commissaire de l’inscription maritime à Saint-Malo.
Ce fonctionnaire est mieux que personne en situation de répartir équitablement les secours si nécessaires. C’est à lui que nous adresserons les dons des personnes persuadées, comme il fut dit à la cérémonie de Notre-Dame, que, quelles qu’en soient les victimes, « les grandes catastrophes nous inspirent les mêmes grands devoirs ».
Nos lecteurs voudront continuer à venir en aide aux veuves et aux orphelins des 70 naufragés du Vaillant.
Le Temps — 21 mai 1897










