Comme tout est relatif en ce monde ! La fin des cent trente et une victimes du Bazar de la charité a mis Paris, la France sens dessus dessous et, avec Paris et la France, tous les pays voisins. Presqu’au même moment, la nouvelle arrivait que cent vingt-trois matelots de la flottille qui va, chaque année, pêcher la morue à Terre-Neuve avaient péri en mer, laissant un long cortège de veuves et d’orphelins. C’est à peine si on y a fait attention.
Cette catastrophe nouvelle devient un simple fait-divers qu’on lit d’un œil distrait, un peu parce que l’âme humaine n’a pas une provision inépuisable de compassion, beaucoup peut-être parce que la compassion est une question de latitude et qu’elle ne sort pas aisément d’un certain cercle dont les rayons sont assez courts.
Cependant, pourquoi ces cent vingt-trois Français obscurs morts dans le combat pour la vie ne seraient-ils pas dignes d’intérêt ?
Qu’on songe aux misères qu’ils laissent derrière eux : que de femmes, que d’enfants qui perdent leur soutien ! Nous ne demanderons pas que Paris s’émeuve pour des gens qui meurent si loin du boulevard comme il s’est ému lorsqu’a brûlé sous ses yeux le Bazar de la charité ; mais cela veut-il dire qu’il ne faut pas même accorder un peu de commisération et secourir, si peu que ce soit, les victimes de cette autre catastrophe, uniquement parce qu’elle s’est produite en pleine mer ?
Trois millions ont été donnés après la catastrophe de la rue Jean-Goujon. Il n’en fallait qu’un pour que le mal fut réparé en ce qu’il avait de réparable. Il reste donc deux millions. Est-il impossible de prélever sur cette grosse somme une obole pour les enfants de ceux que la mer engloutissait pendant que le feu à Paris faisait son œuvre ? Nous posons cette question et aux donateurs et à ceux à qui est confiée la répartition des trois millions.
Leurs pauvres ont maintenant le superflu, alors que les enfants de nos malheureux marins, si courageux, si méritants, vont manquer du nécessaire.
Le Matin — 24 mai 1897










