C’est à un sentiment de jalousie rétrospective qu’a obéi M. François Béchet, ouvrier bijoutier, demeurant, rue Saint-Martin, en cherchant à attenter aux jours de M. Louis Portal, courtier en vins, domicilié, 19, place des Vosges.
Portal, qui est âgé de trente-cinq ans et est très connu Bercy, où sa profession l’appelle quotidiennement, est marié depuis deux ans environ et père d’un bébé de quelques mois. L’appartement qu’il occupe, place des Vosges, est des plus luxueux ; il paie, d’ailleurs, un loyer annuel de six mille francs. Il parait qu’avant de convoler en justes noces, M. Portal aurait entretenu d’intimes relations avec une de ses petites cousines, mariée depuis à M. Béchet. Sa conduite à l’égard de la jeune femme aurait même été des plus incorrectes. Bref, hier matin, vers huit heures, on sonnait fébrilement à la porte de l’appartement de M. Louis Portal. Ce fut la bonne qui vint ouvrir à l’obstiné carillonneur. M. Portal, s’il vous plait, demande le matinal visiteur.
— Monsieur est encore couché, répondit la bonne, et il ne reçoit d’ailleurs personne avant neuf heures. Si vous voulez vous présenter à cette heure-là, monsieur vous recevra.
— Je suis très pressé et ne puis attendre. J’ai une très importante commande à faire et je suis persuadé que, si vous faites part à votre maître du but de ma visite, il me recevra aussitôt.
En même temps le visiteur sortit un portefeuille de sa poche et en tira une carte de visite portant le nom suivant : « François Béchet, ouvrier bijoutier. »
La bonne prit la carte qui lui était tendue et alla prévenir M. Portal. Quelques secondes après, elle revenait, priant M. Béchet d’attendre quelques instants. M. Portal passa à la hâte son pantalon et une jaquette et vint au-devant de son prétendu client.
— Je vous prie de m’excuser, lui dit-il, de vous avoir fait attendre ; vous désireriez, m’a-t-on dit, faire, une commande de vins.
— Oui, déclara M. Béchet qui, regardant alors bien en face le négociant en vins, lui dit : « C’est bien à M. Portal lui-même que j’ai l’honneur de parler ? »
— À lui-même, répondit simplement le négociant.
Béchet s’arma alors de son revolver et fit feu à trois reprises sur le courtier en vins M. Portai fut atteint au bras gauche, le second projectile l’effleura au côté droit et la troisième balle ne fit que lui enlever un petit lambeau d’oreille.
Portal conserva son sang-froid il courut à sa chambre à coucher et prit son revolver pour riposter à l’agression dont il venait d’être victime. Quand il revint dans son antichambre, François Béchet avait disparu. Dans sa précipitation, celui-ci avait laissé chez le courtier en vins son chapeau et son revolver.
Carlier, commissaire de police du quartier de l’Arsenal, prévenu du drame qui venait de se dérouler, se rendit au n° 19 de la place des Vosges, et saisit l’arme et la coiffure du meurtrier.
En même temps- M. Carlier télégraphiait au service de Sûreté et des agents de M. Cochefert étaient aussitôt envoyés à la recherche de l’ouvrier bijoutier.
D’ailleurs, on n’eut pas la peine d’arrêter François Béchet ; il vint lui-même se constituer prisonnier dans l’après-midi au service de Sûreté.
Il résulte de l’enquête à laquelle s’est livré M. Cochefert, que l’ouvrier bijoutier n’ignorait pas les relations ayant existé jadis entre M. Portal et sa femme. Celle-ci, au cours d’une scène de jalousie, aurait même avoué à son mari qu’elle aimait toujours le courtier en vins. D’où la colère de François Béchet.
Bref, les causes de ce drame sont tellement délicates, que nous n’y insisterons pas davantage.
Les blessures de M. Portal sont peu graves. Quant à l’ouvrier bijoutier, il a été gardé à la disposition de la justice.
Le Matin — 14 avril 1897










