Un serpent boa, né au Sénégal l’année derniers et échoué à Paris par suite de circonstances que nous racontons plus loin, s’est permis, hier, une petite fugue qui n’a pas été sans causer quelque émotion dans un des quartiers les plus commerçants du deuxième arrondissement.
M. Sivaujeant, employé ambulant des postes, habite au n° 15 de la rue du Sentier, au coin de la rue du Croissant, où sa femme est concierge ; il est chargé plus spécialement d’aller prendre à Bordeaux les malles du Brésil et au Sénégal et de les accompagner à Paris où elles sont distribuées.
Il y a quinze jours, M. Sivaujeant se trouvait à Bordeaux pour recevoir le courrier du bateau postal des Messageries maritimes arrivant de Dakar et Lisbonne lorsque le maître d’équipage et un matelot vinrent le trouver et lui dirent :
— Nous-avons acheté pour quinze sous, à Dakar, un boa apprivoisé. Le voulez-vous ? Il n’est pas méchant. Nous l’avons appelé Anatole. Il répond également aux noms de Francisque, d’Ugène, de Félisque… Il n’y rien à craindre avec lui. Il a avalé, ces jours derniers, trois lapins, et il en a au moins pour six mois avant que son appétit se manifeste de nouveau.
M. Sivaujeant accepta l’offre qu’on lui faisait de devenir propriétaire du reptile. Il dit « J’en ferai cadeau au Muséum, ça me fera une bonne-note. »
On lui apporta alors un superbe serpent de 4 mètres de long et gros comme une bouteille.
L’employé des postes prit le train avec son-serpent et arriva à Paris, où, après avoir fait son service, il rentrait à son domicile, 15, rue du Sentier, et s’empressait, de présenter « Anatole » à sa femme.
Mme Sivaujeant ne s’émut nullement, son mari, collectionneur enragé, l’ayant habituée depuis longtemps à bien d’autres excentricités. Elle baptisait le serpent « Qui-qui », le cajola, le soigna comme un enfant ; et, comme un locataire de la maison, M. Lévy, déménagea sur ces entrefaites, le reptile fut logé dans la chambre demeurée vide. Puis les époux Sivaujeant ne s’occupèrent plus de lui qu’à de rares intervalles.
Hier, vers quatre heures de l’après-midi, des déménageurs procédaient à l’enlèvement des meubles de M. Lévy. Ils ouvrirent la porte de la chambre où le serpent était prisonnier.
Le boa, entendant du bruit, se mit à ramper et vint se réfugier dans les jambes des déménageurs. Épouvantés, ces derniers s’enfuirent en criant « Au secours ! » Le boa, qui avait sans doute achevé de digérer ses trois lapins et avait recouvré une partie de sa vigueur, réussit à gagner une lucarne et à passer sur le toit de l’immeuble.
Il fut aperçu par des voisins, qui déguerpirent comme les déménageurs. Et bientôt, dans la rue, une foule énorme s’amassa.
Le boa, peu soucieux de ce qui se passait, au-dessous de lui, continua d’explorer le toit de la maison, passa d’une cheminée l’autre et évoluant tranquillement dans les chéneaux.
MM. Landel, commissaire de police du quartier du Mail, et Duvivier, officier de paix, prévenus, avertirent les pompiers. Deux pompes à vapeur et des échelles de sauvetage arrivèrent alors rue du Sentier
M. Sivaujeant, qui se trouvait dans un café du voisinage, apprit un des derniers la cause de tout ce remue-ménage.
— Mais ce n’est rien., dit-il. On ne va pas faire une révolution parce que « Qui-qui » se balade un peu.
Alors, il monta sur le toit, saisit le boa et le réintégra dans la chambre, non sans l’avoir sévèrement admonesté.
Le reptile s’est alors gentiment enroulé sur lui-même, et, lorsque nous l’avons vu hier soir, ressemblait à un paquet de cordages, il paraissait se soucier fort peu des conséquences de son escapade.
« — Plusieurs forains, nous a dit M. Sivaujeant, sont venus ici pour m’acheter mon serpent. Je n’ai pas voulu le leur vendre, car j’ai écrit au directeur du Muséum pour le lui offrir ; mais M. le directeur n’a pas encore daigné me répondre. »
M. Milne-Edwards voudra bien, après le scandale dont s’est rendu coupable le boa africain donner à ce dernier une hospitalité dont les habitants du quartier Bonne-Nouvelle lui seront reconnaissants.
Le Matin — 1er juillet 1897










