
M. Ernest Gay, le dévoué conseiller municipal de Paris, nous signale une histoire bien curieuse. Nous lui laissons la parole :
Si ceux-là seuls sont heureux qui n’ont pas d’histoire, le chalet — rien d’Adolphe Adam — de la porte Dauphine ne connaîtra jamais le « premier jour de bonheur ».
Le Figaro, dans un écho lointain, a parlé de cet édicule qui demeurera célèbre dans les fastes des formalités et des difficultés administratives. Et au moment où la question va être portée à la tribune du Conseil municipal, il est bon de raconter les péripéties préventives du petit monument qu’on attend depuis plusieurs années et que sœur Anne ne voit jamais venir.
Voici la chose :
En 1893, j’avais demandé qu’on établît à la porte du bois de Boulogne un de ces chalets auxquels la « nécessité » a donné son nom. Le Conseil vota la proposition, l’administration fit des études, trouva un emplacement à peu près satisfaisant, puis s’aboucha avec l’administration de la Guerre dont le consentement était indispensable, la future installation étant dans la zone des fortifications.
Une année s’écoula. L’ingénieur des promenades nous faisait savoir, le 17 juillet 1894, que le ministre de la Guerre, « contrairement à l’avis personnel de son directeur du génie », s’opposait à la construction projetée. Avec son flair d’artilleur, le général Mercier trouvait que « cela compromettrait la défense nationale en temps de guerre ». Bien que, soupçonné de vouloir livrer ma patrie aux Prussiens, je ne me contentai pas de la réponse reçue et j’exhalai mon mécontentement en un article dont les termes étaient mesurés, mais dont, aussi, il sentit toute la portée.
Les négociations reprirent. « Restez tranquille, patientez, me disait l’ingénieur des promenades. Le ministre reviendra sur sa décision à la condition que le chalet sera ou démontable ou à roulettes ». Le système importait peu on voulait la chose. Le 25 juillet, une autre missive administrative disait :« Nouvelle phase de l’affaire. On va proposera l’autorité militaire un chalet démontable. » Le 30 juillet, troisième communication : il fallait abandonner l’emplacement choisi et mettre sur une terre qui ne fut pas « zone militaire » ce malencontreux édicule qui faisait de Paris une ville ouverte.
Les difficultés ne m’effrayèrent pas, et mes réclamations furent plus vives, plus pressantes. Les négociations recommencèrent. Elles durèrent encore une année. Enfin, on triomphait. On capitulait. L’édifice serait toujours ou démontable ou à roulettes et la défense nationale à l’abri de tout danger. L’administration municipale m’écrivait : « L’autorité militaire a, en fin de compte, donné un avis favorable à l’installation projetée ; elle a demandé d’ailleurs que la Ville prenne l’engagement écrit de démolir à première réquisition. »
Ce fut un soulagement quand on apprit qu’une solution prochaine allait intervenir. On était en juillet 1895.
En octobre 1895 les plans étaient dresses, l’emplacement définitivement adopté. « Le chalet serait établi en bordure de la route de Suresnes à hauteur du carrefour de l’allée cavalière des Poteaux, de la route de la porte Dauphine aux Sablons et de l’allée des Fortifications. Le chalet serait en bois, démontable en 48 heures… » Étions-nous au bout de nos tribulations ? On le pouvait supposer.
Poussée par nous, l’administration municipale s’était mise en mesure d’édifier le monument, et, le 27 juin 1896, elle donnait l’ordre de procéder à l’installation. En juillet, l’opération allait se faire quand survint un garde du génie qui apostropha les ouvriers. Voici le dialogue :
— Que faites-vous ici ? — II n’avait pas dit corbleu
— Vous le voyez, nous installons le chalet de nécessité et ce n’est pas trop tôt, depuis le temps que…
— Je vous défends de continuer les travaux.
— ?…
— Oui, le ministre de la Guerre a autorisé la construction du chalet, mais dans la zone militaire ; votre chalet empiète de 1 m. 20 c. sur le terrain militaire, et le ministre de la Guerre n’a pas le droit d’autoriser cette construction Au nom du génie, je m’y oppose !…
Les choses en sont encore là !
L’histoire, croyons-nous, valait d’être contée ; elle sera portée à la tribune du Conseil si, d’ici là, l’administration militaire ne voit pas tout le ridicule qui s’attache à l’acharnement qu’elle met à défendre les règlements de Vauban et à s’opposer à une installation qu’un vigoureux coup de poing pourrait abattre, alors que la hache et le marteau auraient fort à faire pour couper les arbres du bois de Boulogne, démolir le pavillon Chinois et d’autres constructions.
La défense nationale serait moins compromise si elle l’est par un édicule de cette nature que par les complaisances du génie qui permet, pour un avenir prochain, d’empiéter sur les fortifications, de modifier les chemins militaires et de construire des murs de soutènement pour remplacer les talus.
Le rire va sans doute désarmer le génie. Vauban lui pardonnera et notre cause sera gagnée.
Ernest Gay.
Le Figaro — 30 juin 1897










