La bombe du mystère
Où est la vérité ? – Versions contradictoires – Poudre verte ou poudre d’escampette ? – La tenancière du chalet – Et la surveillance ?
Encore une bombe ! Est-elle beaucoup plus sérieuse que les autres ? Le mystère dont on s’est plu, à la préfecture, à entourer le nouvel engin lui donne momentanément une importance qu’il n’aurait peut-être pas eue si l’on s’était résolu à nous dire simplement la vérité.
Voici, malgré les inutiles cachotteries de la préfecture, les renseignements bien précis que nous avons recueillis.
Hier matin, vers quatre heures, un canonnier apercevait, sous le compteur à gaz du chalet de nécessité situé dans une allée des Champs-Élysées allant de l’avenue Gabriel à la place de la Concorde, un paquet enveloppé de papier d’emballage gris. Il prévint la tenancière du chalet, qui n’y attacha aucune importance ; pourtant, d’autres personnes, ayant vu le paquet, avertirent deux gardiens de la paix du huitième arrondissement, qui déchirèrent l’enveloppe et mirent à jour une marmite rouillée système Japy, d’une contenance de trois quarts de litre, et du couvercle de laquelle émergeait une mèche en cordonnet. Ils la soulevèrent.
La marmite était lourde. Comme elle était ficelée, ils ne crurent pas devoir l’ouvrir et prévinrent leur officier de paix, qui fit avertir M. Gavrelle, commissaire de police de la rue d’Astorg.
M. Girard, chef du laboratoire municipal, arriva sur les lieux à sept heures vingt et fit transporter l’engin au boulevard Murat, où il fut déchargé.
Deux opinions.
L’examen auquel on put alors se livrer semble avoir abouti à deux résultats diamétralement opposés. À moins que la préfecture n’ait trouvé un intérêt quelconque à nous tromper, elle se dit persuadée, d’ores et déjà, que cette bombe ne contenait que du sable et du papier.
Tel n’est point l’avis de M. Bertulus, qui dit que l’engin contenait de la poudre chloratée, dite « poudre verte ».
Le bruit de la découverte de l’engin se répandit avec assez de rapidité mais, par suite d’un mot d’ordre parti, dit-on, de la présidence, l’existence de l’engin fut d’abord énergiquement démentie dans tous les milieux officiels, et tous les fonctionnaires donnèrent leur parole d’honneur que la bombe n’existait que dans l’imagination des propagateurs de fausses nouvelles. Mais la tenancière du chalet, que nous avons interrogée, nous a dit textuellement :
« — En effet, on a découvert sous le compteur à gaz de mon établissement une petite marmite et deux lettres, que les gardiens de la paix ont remise à des agents en bourgeois. Les agents, après avoir lu les lettres, se sont consultés et ont dit « C’est le même. Cet engin rappelle les autres bombes. » D’après ce que l’on a raconté après qu’elle a été enlevée, la bombe était des plus dangereuses. »
À deux heures de l’après-midi, la marmite a été remise à M. Bertulus, juge d’instruction, qui est allé la montrer au procureur général, auquel il aurait déclaré, comme nous l’avons dit plus haut, qu’elle contenait de la poudre chloratée.
M. Bertulus est resté jusqu’à huit heures du soir à son cabinet, où il a fait mander M. André, chef de la brigade spéciale de surveillance des anarchistes.
Comme d’habitude.
La préfecture de police, qui, jusqu’à six heures du soir, avait nié l’existence de la bombe, a avoué enfin, dans la soirée, « qu’un engin comme on en trouve tous les jours dans Paris avait été découvert près de l’avenue Gabriel et qu’il contenait du sable et du papier. Aucune lettre, prétend toujours la préfecture, n’a été ramassée près du faux engin. L’auteur de cette mauvaise plaisanterie est activement recherché. »
Et, pendant que la préfecture de police se décide à faire ces timides aveux, MM. Girard, Gavrelle et André continuent à nier d’une façon absolue l’existence d’une bombe, de quelque nature qu’elle soit.
Nos renseignements particuliers nous permettent d’affirmer que la découverte de cette nouvelle bombe a produit d’autant plus d’émotion dans les milieux officiels qu’à la suite des attentats du bois de Boulogne et de la place de la Concorde le service de surveillance autour de l’Élysée a été triplé. Or l’individu, anarchiste ou fumiste, qui a déposé l’engin a donc pu se promener au milieu des agents et se débarrasser de sa marmite sans être ni inquiété ni même aperçu.
Le Matin — 28 juin 1897










