La folie du régicide est décidément contagieuse, et le maniaque qui, dans un accès de délire ou de rêverie sanguinaire, attente aux jours des souverains et des chefs d’État est un type dont il semble qu’on ne se débarrassera jamais.
Après le coup de revolver de Perrin, après le coup de poignard d’Acciariti, voilà qu’un nouvel attentat a manqué d’ensanglanter la belle journée parisienne du Grand Prix.
Le président de la République gagnait l’hippodrome de Longchamps, lorsque, à la hauteur de la Cascade, dans le massif de lilas où le fameux Berezowski s’embusqua, il y a trente ans presque jour pour jour, et tira sur l’empereur Alexandre II de Russie, une forte détonation se fit entendre, que l’on attribua tout d’abord à un engin de peu d’importance, un « engin fumiste », comme on dit au boulevard du Palais, mais la police, le lendemain, trouva, dans les broussailles, un second engin dont la force destructive ne fait aucun doute et qui eût pu causer des blessures graves, sinon mortelles.
L’auteur de l’attentat avait probablement l’intention de jeter les deux bombes sur le cortège présidentiel ou plutôt sur le président lui-même, car c’est au chef de l’État qu’évidemment il en voulait.
On a trouvé, épinglée à la branche d’un lilas, cette inscription caractéristique : « Exécution de Félix Faure », et, sur un couteau-poignard, cette autre inscription plus explicite encore : « Il y en a bien d’autres qui y ont passé ».
Le président de la République ne devait heureusement pas y « passer ». Le seul des engins qui partit éclata sans faire de victimes où, s’il y en eut, ce fut un agent que la foule prit pour le meurtrier et qu’elle malmena durement.
Lorsque ses camarades de la brigade de Sûreté l’arrachèrent aux mains furieuses des assistants, il était quelque peu écharpé.
Il paraît que les engins de la Cascade ressemblent étonnamment à celui qui éclata place de la Concorde, sur le passage des souverains russes, dans la nuit du 7 au 8 octobre dernier, et l’on en attribue la confection à l’un des nombreux polonais réfugiés à Paris.
Ce qui donne à cette thèse une sorte de vraisemblance, c’est que, sur la crosse d’un pistolet, également ramassé par la police, se lit, à côté des mots « Alsace-Lorraine », cet autre mot tout suggestif de « Pologne ».
Un autre exploit du même genre et qui pourrait bien avoir le même auteur, a suivi d’ailleurs de près celui-ci.
Mercredi soir, en effet, une nouvelle bombe a éclaté auprès de la statue de Strasbourg, sur la place de la Concorde. Il y eut beaucoup de bruit et quelques dégâts, mais heureusement aucune victime. On se perd en conjectures, à l’heure où nous écrivons, sur le mobile de cette manifestation et sur son auteur. S’agit-il du même maniaque qui avait combiné l’attentat du 13 juin ? Est-ce un avertissement d’anarchistes tenant à rappeler que leur secte dangereuse n’a pas cessé d’exister ?
On l’ignore jusqu’à présent. En tous cas, la tentative dirigée contre M. Faure a valu au chef de l’État les démonstrations d’amitié les plus chaleureuses.
Tous les souverains, tous les gouvernements le félicitent à l’envi. Les journaux étrangers joignent, à ces témoignages précieux, les appréciations les plus élogieuses sur le tact politique et les qualités personnelles du président.
Les Annales politiques et littéraires — 20 juin 1897










