Peu d’animation, peu de drapeaux, peu de lampions tel est le résumé de la journée du 14 juillet il y a cent ans, en 1797. Du reste on avait failli ne pas célébrer d’anniversaire et il avait fallu toute l’insistance de Barras pour que le Directoire se décidât à cette fête économique à laquelle Carnot était opposé.
L’attention était concentrée en Italie où les armées de la République commandées par Bonaparte remportaient des victoires qui n’étaient pas sans émouvoir les cinq directeurs : Carnot, Rewbel, Larévellière-Lépeaux, Barras et Barthélemy.
Le matin, une salve de coups de canon tirée aux Invalides annonçait que la fête commençait.
Les affiches du Directoire placardées aux coins des rues alternaient avec d’autres affiches émanant de membres influents des Comités électoraux et qui étaient en polémique réglée pour le quart d’heure. L’un commence son placard par ces mots, imprimés en grosses lettres
AU PLUS VIL
AU PLUS LÂCHE CALOMNIATEUR
AU PLUS INFÂME
Et son adversaire lui répond :
AU GRAND POLISSON
Ces polémiques d’affiches se ressentiraient encore de l’effervescence des clubs dont le plus grand nombre était fermé, mais dont le bagage fleuri persistait dans les relations politiques.
La veille, le Conseil des Cinq-Cents a reçu les cartes d’invitation pour la cérémonie du jour, au Luxembourg, où siègent les cinq directeurs. Au moment où les huissiers ont distribué les cartons verts, on lisait la pétition des patrons menuisiers de Paris, qui réclamaient une taxe pour leurs ouvriers exigeant « des sommes trop fortes pour leur salaire ».
À l’unanimité, le Conseil refusait de s’occuper de cette affaire par contre, il accueillait favorablement la demande de la « veuve Adélaïde Penthièvre » pour rentrer en possession de ses biens qui avaient été confisqués et non encore vendus.
La séance s’était terminée par la discussion de la proposition du Directoire contre les loups. Lemarchand-Gonnincourt fait le rapport et se montre favorable au projet dans un style mi-badin.
« Des renseignements ont instruit votre Commission, dit-il, que ces animaux féroces commencent à donner des inquiétudes que, voyant sans doute quelques moutons se réunir, ils ont cru devoir en faire autant mais, citoyens, vous saurez protéger les porteurs de laine. »
Le compte rendu officiel ajoute que l’Assemblée rit beaucoup, et le projet fut voté.
Avec les nouvelles de l’armée d’Italie, ce sont les seuls faits intéressants dont s’occupent les journaux qui mentionnent en outre l’arrivée à Paris de l’ambassadeur de Turquie.
Ce jour-là, les restaurateurs du Palais-Royal, Corraza, Chevet, Véry, les Frères provençaux, firent de bonnes recettes et on vendit du chasselas de Fontainebleau dont on avait apporté les premières grappes. On commençait de déjeuner à neuf heures, et à dix heures et demie il n’y avait plus que les retardataires, ou les « nymphes » qui s’étaient levées tard, fatiguées par les soirées du pavillon de Hanovre où on soupe à dix heures, à la sortie des théâtres, où on mange des poulets froids, et où le champagne mousseux pétille dans les coupes.
Faites pas
De l'embarras ;
On n'en boit pas
Chez Barras
Com' celui-là !
À midi, le Tout-Paris officiel, le corps diplomatique, les membres des deux Chambres se trouvent réunis dans la cour du Luxembourg, où des estrades ont été dressées. Au milieu, la place des cinq directeurs est marquée par cinq fauteuils élevés où les cinq chefs du gouvernement viendront s’asseoir tout à l’heure montrant leurs costumes de velours grenat, leurs manteaux de satin blanc et leurs toques aux larges plumes tricolores. C’est Carnot, comme président du Directoire, qui ouvre la marche et c’est lui qui va prononcer le discours officiel. Le dernier directeur est Barthélemy, récemment élu à la place de Letourneur que le sort a désigné comme devant sortir le premier, suivant les termes de la Constitution. Avant de tirer au sort le nom de celui qui allait quitter le pouvoir, il avait été convenu entre les cinq directeurs qu’on donnerait au sortant une voiture, deux chevaux, et une bourse contenant le traitement du mois des quatre directeurs restants, soit quarante mille francs, dix mille chacun. Letourneur a reçu la voiture, les deux chevaux et la bourse garnie qu’il a acceptés avec grand plaisir.
Carnot prononce un petit discours, affirmant la solidité de la République, engageant les citoyens à remercier l’Éternel de la prospérité de la France. Barras, pendant qu’il lit, affecte de causer avec son voisin, et ceux qui sont au courant des luttes intérieures du Directoire ne seront pas surpris, dans deux mois, quand Barras fera proscrire Carnot et Barthélemy et il faudra que l’ancien organisateur de la victoire prenne la fuite pour échapper aux soldats d’Augereau qui l’auraient conduit à Cherbourg avec les autres proscrits déportés à Sinnamari sur la Chiffarde, ce vieux bateau démonté qui tenait mal la mer.
Pour le moment, Carnot représente le gouvernement, il le préside en tout cas dans cette chaude journée du 26 messidor, dont la solennité est bien amoindrie par un malaise vague qui flotte dans Paris.
Quand Carnot a fini son discours, les élèves du Conservatoire entonnent la Marseillaise, le Chant du départ. Les cinq directeurs rentrent dans leurs appartements du Luxembourg et la représentation officielle est terminée.
Il est deux heures on fait un tour dans le jardin du Luxembourg, on descend du côté des Tuileries, puis, à trois heures, c’est le moment du dîner. On se pressera un peu, car, à quatre heures, il y a petite guerre au Champ-de-Mars et la foule de Paris ne veut pas perdre l’occasion d’applaudir sur le passage des beaux hussards d’Augereau, et Augereau lui-même, entouré d’officiers aux uniformes brodés, portant des plumets et des panaches.
Après la petite guerre, c’est le bal public des Champs-Élysées qui commence. L’orchestre de cent musiciens et les illuminations très sommaires seront payés par la Ville de Paris. Le bon peuple s’amuse et danse, mais la société riche ne se mêle pas à cette manifestation qui se passe entre gens de peu, des ouvriers, des ouvrières, quelques domestiques, mais pas une bourgeoise cossue, pas une de ces élégantes impures dont les tuniques grecques échancrées sur le côté font la joie du Palais-Royal. En revanche, les Auvergnats sont très nombreux, et, vers dix heures, ils réclament à grands cris la « bourrée » que les musiciens jouent à contresens, mais que les enfants de l’Auvergne, mis en gaieté, dansent avec entrain.
Puis l’orchestre se tait, les lampions s’éteignent et vers minuit la fête est terminée les citoyens de Paris rentrent dans leurs logis,
Les uns avec leurs femmes,
Et les autres tout seuls,
comme dit la chanson. Les cabaretiers qui ont eu la permission de deux heures du matin ont débité du bourgogne à pleins tonneaux et du cidre à pleines bouteilles. Aussi est-on un peu gai dans les rues du Marais et on entend résonner le refrain de la chanson à la mode :
Allons, Fanchon, qu’on se réveille !
L’amour ne veut pas qu’on sommeille,
Et celte heure est sans pareille,
Par ce beau soir de floréal,
Pour le devoir conjugal
Du bon garde national.
Quelques couplets galants, et c’est tout. Nous sommes loin du cliquetis des armes, des chœurs patriotiques emplissant la ville. Cela a cessé et on n’entend plus dans Paris apaisé que le bruit des voitures ramenant chez elles les citoyennes élégantes qui viennent de souper dans les restaurants de nuit de la rue Vivienne ou du Palais-Royal.
Jean-Bernard.
Le Figaro — 14 juillet 1897










