
Cela devait arriver. Il est même surprenant que cela ne soit pas arrivé plus tôt. On a donc vu, un jour de cette semaine, une noce se rendre à la mairie ou à l’église — je ne sais plus au juste, — à bicyclette. Les futurs époux, venus chacun sur sa machine, sont repartis, la cérémonie achevée, en tandem. Les invités ont suivi les demoiselles d’honneur botte à botte avec leurs garçons d’honneur.
Il est écrit que la bicyclette se fera dans notre vie une place de plus en plus envahissante. On l’a employée d’abord pour le plaisir. Puis, sont venues des applications industrielles : le facteur rural et le garçon de magasin. Viennent maintenant les applications sentimentales. On se marie à bicyclette ! Et pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? — fait observer ces jours-ci un humoriste du Temps. — Il n’est aucun acte de la vie qui ne puisse désormais s’accomplir ainsi. Il suffira d’adaptations intelligentes, que le génie des inventeurs et l’instinct des masses sauront bien trouver.
La jeune mère allaitera son bébé, tout en couvrant des kilomètres. Un strapontin, habilement disposé, lui permettra de l’emmener partout avec elle, dès l’âge le plus tendre. Du reste, vers dix-huit mois, l’enfant aura sa petite machine à lui. Je me souviens d’en avoir vu une, qui était exposée à une devanture, avec une pancarte indiquant qu’elle avait servi à un moutard de trois ans, pour aller de Paris à Maisons-Laffitte. Il est bien possible que, depuis, un autre marmot ait battu ce record.
Nés, nourris, élevés à bicyclette, les Français pourraient également y être instruits. Dès à présent, il ne manque pas de maîtres distingués qui donneraient volontiers leurs leçons sur les routes, en puisant largement au grand livre de la nature. D’autres maîtres conféreraient, dans les mêmes conditions, le baccalauréat, dont l’épreuve principale serait nécessairement un match de vitesse ou d’endurance. Voilà notre sujet arrivé à l’âge du service militaire : c’est alors qu’il donnera toute sa mesure comme coureur ! Son congé terminé, il n’aura que l’embarras du choix entre les professions qui comportent l’usage constant de la bécane.
Dans la société de demain, l’administration, la justice, toutes les principales fonctions de la vie nationale s’accompliront à bicyclette. Époux, il achètera un tandem. Père, il guidera les premiers balbutiements de ses rejetons dans le cyclisme. Grand-père, le solide et confortable tricycle lui ménagera des jouissances proportionnées à ses forces déclinantes. Et, quand enfin il lui faudra quitter cette vie, je ne vois pas pourquoi une automobile — ce vélo des morts — ne lui servirait pas de corbillard. Ainsi, toute sa destinée aurait tenu entre quelques paires de pneus…
Revenons à des pensées plus folâtres. Le mariage à bicyclette, qui a été en somme le point de départ du rêve où je me suis laissé entraîner, aura du moins l’avantage d’obliger MM. les officiers municipaux à renouveler quelques-unes des métaphores les plus éculées dont ils fleurissaient jusqu’ici leurs discours.
On ne les entendra plus dire aux futurs époux que l’idéal du mariage est de marcher à deux sur le chemin de la vie, la main dans la main, chacun prenant souci d’écarter l’obstacle devant les pas de l’autre, etc. Ils diront, entraînés à leur tour par le mouvement qui emporte la société française tout entière, et auquel ils se reprocheraient de demeurer étrangers, ils diront :
— Montez, madame et monsieur, montez avec confiance sur le tandem qui vous attend à cette porte, et où je vois un symbole, plus encore qu’un véhicule. Vous, monsieur, que votre thorax s’incline toujours fidèlement vers les omoplates de votre femme ; vous, madame, tenez toujours d’une main menue mais vigilante le guidon, d’où dépend votre salut et celui de votre époux. A ce prix, vous fournirez ensemble, sur la piste de l’existence, une course modèle. Et si quelque vieille tête de clou vient à crever vos pneumatiques, vous serez deux à pomper, ce qui est beaucoup moins fatigant que d’être tout seul. Pédaler à deux, dans la bonne fortune, pomper à deux, dans la mauvaise et ne jamais ramasser de pelles, n’est-ce pas le secret du bonheur, et, pour parler comme Bossuet, le tout de la vie humaine ?
Sergines
Les annales politiques et littéraires
21 mars 1897










