Il faut aller en Amérique pour voir de ces choses-là. On vient en effet d’ouvrir à New-York une école spéciale privée bien entendu pour améliorer les jolies femmes et rendre moins laides les disgraciées de la nature.
Mme Alberti, qui en est la directrice, estime en effet que tout dans les femmes est perfectible et que leur beauté ou gentillesse résulte de mille riens auxquels elles ne font pas attention.
Développer ces petits détails, atténuer les petits défauts, apprendre l’art de plaire, de se tenir en société, d’avoir des mouvements gracieux, tel est le but des cours de Mme Alberti, qui laissent bien loin derrière eux, les leçons de maintien fort estimées autrefois, mais aujourd’hui, si je ne m’abuse, un peu délaissées.
Les yeux étant ou devant être le miroir de l’âme, Mme Alberti leur donne toute son attention. Il est de fait que beaucoup de femmes aux yeux fort jolis ne savent pas s’en servir. Regardez autour de vous et vous serez certainement étonnés de cette remarque. Connaissez-vous beaucoup de femmes sachant faire les yeux bons ? La plupart de celles qui veulent se livrer à cet exercice arrivent au total à faire une affreuse grimace ou, plus souvent, à prendre « l’air bête ». Cela tient à leur manque d’éducation et de critique. Il est difficile de se faire les yeux bons soi-même devant la glace quant aux petites amies, neuf fois sur dix, elles vous donnent des renseignements plutôt trompeurs, dans la crainte de susciter une rivale.
On comprend toute la gravité de cet état de choses et il ne fallait pas moins de toute la sollicitude d’une Yankee pour y porter remède. Tout un cours est consacré au regard ; on y apprend à mouvoir les yeux, à droite, à gauche, en bas, en haut, tout cela sans brusquerie, avec grâce et éloquence, et surtout à adapter ces mouvements à ce que l’on dit. Cette harmonie n’est pas facile à obtenir, comme bien l’on pense. Rendre à propos les yeux mélancoliques ou rieurs, langoureux ou timides, rêveurs ou extatiques, on comprend combien Mme Alberti doit se donner de mal pour y arriver. Mais aussi combien heureuses celles qui possèdent ces talents elles sont bien armées pour la lutte pour la vie. Savoir faire la cuisine, raccommoder le linge, tenir une maison, soigner les enfants, tout cela n’est rien à côté de la science du regard et les maris ne manquent pas d’affluer autour d’une perle pareille.
Après l’éloquence des yeux, il faut penser à l’éloquence du nez.
Cela vous fait rire ? Le nez est beaucoup plus mobile que vous ne le croyez. Pour vous en convaincre, vous n’avez qu’à regarder un cadavre il diffère d’une personne endormie par l’immobilité des ailes du nez. Mme Alberti a remarqué que les femmes passionnées avaient un nez très dilatable… Des ailes légèrement frémissantes donnent à la physionomie un piquant très agréable.
C’est à cette tâche de rendre ce frémissement adéquat et séduisant que Mme Alberti donne tous ses soins, rarement couronnés de succès, il faut bien l’avouer à la honte du sexe faible.
Quant à la bouche, c’est toute une histoire pour lui donner une expression sélect. Il faut des mois pour y arriver et, dans ce but, prononcer, plusieurs centaines de fois de suite, des phrases ou des mots spéciaux qui assouplissent les lèvres et finissent par leur donner « une savoureuse expression ». À cet égard, les mots prunes, prismes, potatoes jouissent d’une véritable propriété merveilleuse. En répétant ces mots cabalistiques pendant des journées entières, on peut espérer acquérir une jolie bouche expressive… à moins qu’on ne devienne fou.
Ce n’est pas tout que de penser au détail. Il faut encore songer à l’ensemble, à l’expression générale.
Mme Alberti n’a rien trouvé de mieux pour l’harmoniser que de faire appel à la musique. Elle a même fait à ce sujet une remarque intéressante qui prouve qu’elle est doublée d’un psychologue. Elle a constaté que les mélodies de Chopin font valoir les blondes en illuminant et intellectualisant le nez et les lèvres. La musique de Wagner, au contraire, exalte la beauté des brunes en exagérant les tendances tragiques et artistiques de leur visage. Quant à la musique de Verdi, comme le salon de M. Prudhomme, elle convient aussi bien aux unes qu’aux autres, en éveillant les aspirations à la rêverie et en agrandissant les yeux dont le regard semble dès lors perdu dans un lointain idéal.
Une autre série de leçons apprend au cou à être flexible et à onduler avec grâce, au front à être songeur et intellectuel, au menton à bien vibrer à l’unisson avec la bouche, par exemple à ne pas rire quand les lèvres font la moue.
Il y a même des cours pour apprendre à dormir. Mme Alberti, peu flatteuse pour ses sœurs, déclare que la plupart des femmes « dorment comme des paquets », ce qui retentit sur elles au réveil.
Tout cela part d’un bon naturel, quoique plutôt un peu frivole. Mais, en somme, la coquetterie du corps et du visage vaut bien celle des toilettes. Avouons, cependant, que nous vivons dans un drôle de siècle !
Victor de Clèves.
Le Figaro — 5 octobre 1897










