Les bons comptes font les bons amis. Nous aimons bien les cyclistes, mais c’est pour cela précisément que nous leur devons la vérité. Ils devraient se contenter d’aller trop vite ; ils ont le tort d’aller trop loin. Quelques-uns d’entre eux sont mis actuellement sur la sellette dans des conditions qui ne font pas honneur à la corporation.
Voici les faits :
Tous les dimanches, un grand nombre de cyclistes s’arrêtent à Montgeron, charmante localité de la route Paris-Melun, située à l’entrée de la forêt de Sénart.
Il s’est fondé là, comme partout, une foule de cafés à l’usage spécial des cyclistes, avec garage, vestiaire, lavabos et tout ce qu’il faut pour les fervents de la pédale. Un de ces cafés, notamment, a une clientèle des plus fournies, qui ne semble malheureusement pas être toujours des plus choisies.
On y voit les coureurs dans leur costume classique les amateurs également y abondent, venus à Montgeron par le chemin de fer et affluant tous à cet établissement privilégié pour y troquer leurs vêtements de ville contre des vêtements de sport. Comme nous l’avons dit, en effet, l’établissement comporte vestiaire, lavabos et tout le reste. Mais il ne peut suffire, parait-il, à cause de l’exiguïté des locaux, aux exigences de certains clients qui, ne trouvant pas de place dans la maison pour changer de costume ou se livrer à leurs ablutions, transforment en vestiaire et en cabinet de toilette le trottoir et les bas-côtés de la route, au grand scandale des habitants de la localité. Car les cyclistes, jugeant sans doute que les arbres de la forêt sont un abri suffisant, ne gardent plus aucune réserve, et ils poussent maintenant le sans-gêne jusqu’à se dévêtir complètement.
On en voit dans le costume qu’avait Adam bien avant que la bicyclette fût inventée. Les braves habitants de Montgeron se sont à la fin révoltés. Ils ont pensé que ces choses à étaient bonnes dans les romans de Paul de Kock, mais qu’elles étaient beaucoup moins supportables dans la vie réelle.
Ils ont, en conséquence, adressé au maire du pays, M. le marquis de La Grange, une pétition pour le prier de prendre les mesures les plus urgentes afin d’obliger les cyclistes à plus de retenue.
La pétition est signée de toutes les notabilités du pays, parmi lesquelles se trouve s’il vous plaît un conseiller d’État, M. Abel Flourens, frère de l’ancien ministre des Affaires étrangères. Tous les signataires déclarent que les coutumes importées à Montgeron par les cyclistes sont contraires à la décence et aux bonnes mœurs, et qu’elles ont pour conséquence d’empêcher les habitants du pays d’aller, comme par le passé, se promener dans la forêt de Sénart avec leurs familles auxquelles ils doivent épargner ces spectacles indécents. Voilà, certes, un « paquet » bien envoyé ! Et il est bien certain que parmi les protestataires il doit y avoir pas mal de cyclistes. Mais la morale avant tout, que diable ! Le costume de sport est suffisamment suggestif par lui-même sans qu’il soit besoin de le décolleter, par en haut et par en bas, au point qu’il n’en reste plus rien.
Cette petite protestation des gens de Montgeron ne sera pas inutile. Il ne faut pas que, même en pareille matière, la liberté dégénère en licence. C’est déjà une tendance trop répandue en France. Il est inutile que les cyclistes, emportés par la vitesse acquise, suivent l’entraînement général.
Ils doivent d’autant plus donner le bon exemple qu’ils se confondent aujourd’hui avec la nation tout entière. Ils forment un cinquième pouvoir dans l’État ils ont donc eu aussi une sorte de responsabilité officielle, et, comme dirait le bon M. Prudhomme, il leur faut être à la fois à cheval sur la bécane et sur la morale.
Un cycliste.
Le Figaro — 7 oct. 1897










