Conversation avec M. Déroulède

Ah ? ça n’a pas été facile ! Mais, c’était d’une actualité si vive et si tentante ! Obtenir sur la déclaration contenue dans les toasts de Cronstadt, l’avis, les impressions de l’ancien président de la Ligue des Patriotes, du tribun de la revanche, du soldat de l’idée, qui, de son propre mouvement, il y a dix ans, alla semer en terre slave la pensée hardie, suggestive, généreuse et fertile d’une entente entre l’empire des Tsars et la France. J’avais compté sans mon hôte. M. Paul Déroulède, que je savais à Paris, se dérobait. Mais quand un journaliste veut quelque chose, ¡l le veut bien. Et je finis par me rencontrer avec l’ancien président de la Ligue des Patriotes, à diner, dans une maison amie.
— Je le tiens, pensai-je, au fumoir, avec un peu de diplomatie, je le ferai bien parler.
Et il a parlé. Mais avec quelles réticences au début !
— Mais sapristi ! fis-je, que demandez-vous de plus ? Vous devez être content. Ça y est, c’est définitif. Le mot a été prononcé, ce mot que tout le monde attendait, que vous attendiez…
— Moi ? Mais pas du tout ! je ne l’attendais plus, puisqu’il avait été déjà prononcé.
— Comment déjà prononcé ?
— Mais oui, par M. Hanotaux, à la tribune, d’accord avec la Russie ; car, cela tombe sous le sens, le ministre des affaires étrangères n’a prononcé le mot qu’à bon escient, approuvé par le gouvernement du Tsar.
— Alors, selon vous, rien de nouveau sous le soleil ?
— Rien de nouveau, si ce n’est la visite du Président de la République chez le Tsar, car vous comprenez bien…
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Paul Déroulède s’arrêta, puis comme entrainé par le ton qu’avait pris la conversation :
— Écoutez, me fit-il, comme au fond je n’en dirai pas plus que je n’en veux dire et que vous ne me ferez dire que ce que j’aurai dit, causons. La nouveauté dans cette admirable manifestation russo-française répondant avec tant d’élan à notre enthousiasme franco-russe, c’est le fait, le fait brutal de la visite d’un Président de la République chez l’Empereur de toutes les Russies, le chef de l’État français reçu en en représentant d’une puissance alliée. C’est beaucoup, mais c’est tout. Le mot « alliance » prononcé au moment de la séparation, c’est une galanterie de dessert. Au dessert, on répète parfois ce qu’on s’est déjà dit pendant le diner, mais sous une forme d’apparence plus précise.
Au fond, ça ne change en rien ce qui a été établi. Or, le principe de l’alliance franco-russe est établi depuis Alexandre Ill. La visite du Tsar à Paris et celle du Président de la République eu Russie n’en ont été que les conséquences attendues et prévues.
» II semble pourtant que ce principe ait dévié dans son orientation, j’allais dire dans son application. L’alliance franco-russe n’est plus faite pour surveiller et contenir l’Allemagne, et, au besoin, remettre la Prusse en Prusse, comme ceux qui en avaient eu l’idée première l’espéraient. Elle est faite dans un but de politique générale où les intérêts de l’Europe en Asie et en Afrique entrent pour une trop large part.
» Entendons-nous. L’idée n’est jamais venue à ceux qui pensent comme moi, que la Russie pût contracter avec la France une alliance offensive. Mais nous avions conçu le rêve d’un accord qui plaçât la Russie et la France, des deux côtés de la frontière allemande, comme deux contrepoids destinée à régler les oscillations parfois un peu brusques de l’empire du milieu. Et par cela même l’Allemagne était diminuée au point de vue moral, elle l’était aussi au point de vue militaire. Force lui était de mettre une sourdine à ses ambitions et à ses menaces. Le gouvernement allemand ne parlait plus en maitre, sentant à droite et à gauche deux gendarmes résolue à n’admettre aucune supériorité dans le concert européen.
» C’était notre rang de grande puissance affirmé à côté de la Russie, dans une action commune. Car la Russie se trouvait â cette époque dans notre cas ou à peu près. Rappelez-vous les sarcasmes allemands à l’endroit du peuple slave alors que le marché financier russe était à Berlin. Je vous en parle en connaissance de cause, car je me trouvais justement en Russie à ce moment ; je n’oublierai jamais le ton ironique de la presse allemande.
» Un jour, en lisant un article de la Gazette de l’Allemagne du Nord, l’organe officiel du prince de Bismarck, j’allai chez Katkof.
» — C’est trop fort, dis-je voyez ce qu’ose écrire l’organe du chancelier allemand : « Si la Russie persévère dans la voie politique où elle semble entrer, nous lui rappellerons qu’elle vit de nos finances et, s’il le faut, nous irons chercher notre or avec du fer… »
» Katkof blêmit sous l’injure. Et, me montrant sa plume :
» — Je vais répondre à ces insolences, dit-il, et de bonne façon.
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» Le lendemain paraissait, dans la Gazette de Moscou, un article de haute volée, dont je me rappelle cette phrase finale des plus typiques :
« Personne n’a à surveiller nos volontés ni nos actes. Le temps des tributs et des hommages est passé. Nous n’allons plus demander la permission de vivre à la Horde d’or. »
» Mais l’arrogance allemande fouettée rebondissait comme piquée à ce jeu. À quelque temps de là, le même journal écrivait : « Le peuple russe est un grand peuple, mais c’est un peuple entant qui ne sait ni ce qu’il possède, ni ce qu’il vend, ni ce qu’il achète, et sans l’intendant allemand, il retournerait bientôt à la barbarie. Nous conseillons donc à la Russie de ne pas s’éloigner de nous, car, si elle le fait, elle rentrera dans les ténèbres de l’Asie, — et alors, bonne nuit la Russie ! » C’était bien l’esprit sarcastique, la manière insidieuse et coupante de Bismarck. Après l’avoir exercé contre la France, Il l’exerçait contre la Russie. Bref, c‘était l’esprit dominateur des Allemands qui s’affirmait ouvertement, en toute liberté. C’était à cela qu’il fallait mettre un frein, c’était à ce joug, à cette suprématie d’une puissance qu’il fallait opposer l’union des deux seules forces capables de la tenir en échec, et même, au besoin, de la réduire : la Russie et la France.
» Était-ce un rêve, une utopie que cette Idée d’alliance, même à cette époque ? Pas le moindrement. Les événements nous l’ont prouvé d’ailleurs. Je me souviens qu’une des objections soulevées alors fut la question de religion.
» — Votre république est une république d’athées, me dit un jour M. Pobedonotzef, le procureur général du Saint-Synode, qui fut le précepteur moral et religieux d’Alexandre III.
» — Pas tant que cela, fis-je. Vous avez devant vous un républicain et un croyant. La foi religieuse est absolument Indépendante de la forme des gouvernements : elle plane et rayonne et, laissez-moi vous le dire, elle est inconsciemment l’âme même de la France. Il y a beaucoup de républicains qui ne sont intolérants qu’à la tribune et dont les femmes et les enfants vont à l’église.
» Au fond, c’était la forme du gouvernement qui les gênait. Je le sentis, je le compris dès mon arrivée en Russie. Un aide de camp du Tsar me le donna à entendre le jour même de mon débarquement à Odessa. Et l’anecdote est même assez curieuse, car ma réponse fit le tour de la presse et même de la diplomatie russe.
» — Il y a incompatibilité, incompatibilité historique, entre l’empire du Tsar et le gouvernement de la République française, me dit l’aide de camp d’Alexandre III ; l’incompatibilité irréductible, traditionnelle qui existe entre toute autocratie et toute démocratie.
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» Une réfutation puisée dans l’histoire me vint aussitôt à l’esprit. Je répliquai :
» — Vous me permettrez de vous dire que vous partagez là une erreur commune à bien des gens ; cette incompatibilité historique n’existe pas. Nos annales mêmes l’ont démontré. Nous aussi, nous avons eu en France un autocrate plus autocrate peut-être que S. M. Alexandre III, mais non pas assurément plus patriote. Or, quand les intérêts de son peuple l’ont exigé, il n’a pas hésité à mettre sa main royale dans la main sanglante d’un révolutionnaire. Sous l’injonction de ce révolutionnaire, il a chassé de sa Cour les fils du Roi son cousin. Et tout cela, pour l’intérêt de la France. Ce souverain, c’était Louis XIV. Ce révolutionnaire régicide dont il est devenu l’allié, c’était Cromwell. Vous voyez que le Tsar peut mettre sa main dans nos mains. Elles ne sont pas, Dieu merci, tachées de sang.
» Cet obstacle moral une fois détruit, l’idée se mit en marche. On arriva à discuter la possibilité d’une entente franco-russe. On n’en repoussait plus le principe a priori. II est vrai que Katkof y avait préparé les esprits par des articles de grand sens et de haute politique où l’on lisait des phrases comme celle-ci : « Les intérêts des peuples sont la base de tous les accords. Il est évident que Les rapprochements sont plus faciles entre gouvernements monarchiques. Mais si, pour les besoins de sa politique, si, pour la prospérité et le bonheur du peuple russe, le Tsar pensait qu’il y aurait avantage pour lui à s’allier à un gouvernement comme celui des États-Unis, ce n’est pas l’étiquette démocratique et républicaine de ce gouvernement qui l’en empêcherait… »
» Le nom de la France n’était pas prononcé, mais on sentait bien que ce nom était sous la plume de l’écrivain russe. C’est ainsi que peu à peu le peuple russe s’habitua à l’idée à l’entente possible du gouvernement impérial avec le gouvernement de la république. L’entente se fit. Cette entente est devenue aujourd’hui une alliance.
» Quelles sont les bases de cette alliance ? Nous l’ignorons. Mais il nous est permis de penser, par le peu que nous en savons, par les assurances données dc part et d’autre et par certains incidents très caractéristiques, comma la visite de l’empereur d’Allemagne en Russie, que cette alliance est malheureusement d’ordre général et ne vise plus de façon directe le point particulier — le rôle de l’Allemagne vis-à-vis des autres puissances — qui était sa raison d’être au début. Non point que, on ma qualité de Français, je ne me réjouisse pas des événements qui viennent de s’accomplir, mais, comme patriote, je suis inquiet.
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» Je me demande si cette alliance, à laquelle nous avons tous travaillé, — M. Henri Rochefort en tête, — n’a pas été détournée de son but : la surveillance de l’Allemagne, pour devenir. Comme je vous l’ai dit, une alliance d’ordre général où les intérêts et les facteurs les plus divers entrent en jeu. Et voulez-vous que je vous dise toute ma pensée ? Nous venons à nous demander si cette alliance, dc franco-russe qu’elle est, ne deviendra pas une triple, une quadruple, une quintuple alliance, une alliance internationale, continentale, sorte de coalition monstre, la coalition monstre rêvée par Napoléon 1er . Et contre qui ? Contre l’Angleterre. Cela ne se fera pas, évidemment. Nous avons trop de bon sens pour le permettre. Mais tel gouvernement qui voudrait escamoter l’entente franco-russe à son profit n’y pense pas moins.
» Et c’est parce que je partage ces appréhensions, c’est parce que mon cœur de patriote s’est ému à l’idée d’une déviation dans la politique normale, rigoureuse, nécessaire de la France unie à la Russie, que, me trouvant à Angoulême le jour du départ de M. Félix Faure, j’ai été sur le point de lui télégraphier à Dunkerque :
« Monsieur le Président, au moment où le chef de l’État français s’embarquer pour la Russie, je viens respectueusement lui rappeler l’article fondamental du pacte qu’il a signé avec Henri Martin et Gambetta le 10 mai 1882, lors de la fondation de la Ligue des Patriotes. »
— Et quel est cet article ?
— Tous les membres de la Ligue des Patriotes s’engagent à poursuivre par tous les moyens en leur pouvoir la révision du traité do Francfort et la restitution de l’Alsace-Lorraine à la France.
» Je n’ai pas envoyé ma dépêche. Elle n’eût pas été transmise. Mais en avoir eu la pensée, c’est avoir eu des appréhensions. Ces appréhensions sont-elles justifiées, absolument justifiées ? L’avenir nous le dira. En tout cas, je garde de la reconnaissance à M. Félix Faure pour la façon vraiment digne dont il nous a représentés en Russie, non seulement en Russie, mais au cours de son voyage. II a été, je le reconnais, d’un tact parfait et d’une exquise courtoisie. C’est la France, toute la France qui vibrait en lui lorsque, à Elseneur, il a rendu hommage et de manière si touchante à l’Impératrice-mère.
» Cette courtoisie, d’une inspiration très haute et très noble, il en avait déjà donné une preuve en se rendant, à Pagny-sur-Moselle, au devant de l’auguste veuve d’Alexandre III. Une nouvelle occasion s’est présentée. M. Félix Faure a su encore la saisir. Il n’est pas un Français qui ne doive lui être reconnaissant de ces deux actes chevaleresques. Car elle est la bonne fée, l’impératrice Dagmar, la bonne fée de la France, l’inspiratrice, la puissante amie des premiers jours, celle qui dès longtemps pensait à nous et à qui nous penserons toujours.
» Pour ma part, je me rappelle que ce fut à elle que je portai mon premier toast en mettant le pied sur la terre russe. Pauvre Princesse danoise, qui avait souffert comme nous dc l’invasion ! Je la sentais liée à nous par la douleur. »
M. Paul Déroulède s’était tu, regardant par la croisée, la pensée au loin. Puis, comme s’il revenait d’un rêve :
— Enfin, fit-Il, si encore Hanotaux nous rapportait de là-bas un bon traité de commerce…
Ange Galdemar
Le Gaulois — 1er septembre 1897










