Nous évitons, autant que faire se peut, aux lecteurs de notre journal le déballage du musée des horreurs.
Préférant glaner pour eux aux champs du pittoresque ou du beau, nous négligeons assez volontiers de leur détailler, sous prétexte de documents humains, la menue monnaie des turpitudes hebdomadaires. L’accroc que nous sommes aujourd’hui obligés de faire à ce programme, en raison du retentissement de l’affaire Carrara, n’infirmera pas notre manière de voir. Que de répugnantes turpitudes, en effet, dans cette cause appelée à devenir célèbre !
Les faits, on les connaît déjà plus ou moins par la lecture des journaux quotidiens. En voici l’exact résumé :
À la fin de la semaine dernière le Comptoir d’Escompte constatait la disparition d’un de ses garçons de recettes les plus anciens et des mieux notés, le nommé Lamarre, parti ce jour-là en encaissements dans la banlieue de Paris. L’enquête, conduite rapidement, démontra que la tournée de l’employé prenait fin au Kremlin-Bicêtre où il avait touché chez un sieur Carrara, champignonniste, un billet de 75 francs. Depuis, on ne l’avait pas revu.

La justice se porta chez ce Carrara, Italien naturalisé, individu suspect et précédemment impliqué dans des accusations d’incendies volontaires, dont il s’était tiré faute de preuves certaines mais non sans soupçons, et vérifia sa comptabilité. Cet examen démontra que le champignonniste, réduit aux expédients et sans ressources avouables, avait, depuis le jour de la disparition de Lamarre, payé, outre le billet au Comptoir d’Escompte, une traite de 178 francs au Crédit Lyonnais.
De plus une perquisition, opérée à son domicile, amena la découverte, dans son armoire à glace, d’une somme de 972 francs. Interrogé sur la provenance de cet argent, l’Italien affirma d’abord l’avoir emprunté à diverses personnes qui le démentirent sur-le-champ, puis il l’attribua à l’inconduite de sa femme, dont les mœurs, tolérées par lui dans un but de lucre, étaient déplorables ; mais aucun des amants de la femme Carrara ne lui avait fait pareil cadeau.
Dans ces conditions l’arrestation du ménage s’imposait.
Elle eut lieu séance tenante. Un moment même on crut devoir s’assurer de la personne de charretier de Carrara, un sieur Caplain dont les dépositions paraissaient suspectes, et qui prétendait notamment avoir vu sortir de la maison le garçon de recettes qu’on disait assassiné. La suite de l’enquête prouva que Caplain faisait une simple erreur de fait : l’encaisseur qu’il avait vu sortir était non pas celui du Comptoir d’Escompte, mais celui du Crédit Lyonnais qui s’était présenté le matin du crime, et que l’Italien avait laissé sortir indemne, supposant qu’à cette heure matinale sa sacoche devait être vide. Caplain fut remis en liberté.
Quant au couple, à peine fut-il séparé, que la femme Carrara, une grosse Flamande de vingt-cinq ans, aux traits communs et fades, en dépit d’une certaine fraîcheur, sorte de beauté de barrière et d’hétaïre de caserne, manifesta l’intention d’entrer dans la voie des aveux.
Conduite devant le chef de la Sûreté, M. Cochefert, qui a mené toute cette instruction de police avec une rapidité et une adresse dignes des plus grands éloges, elle lui avoua que son mari était bien l’auteur de l’assassinat dont il était soupçonné.
À la veille de la faillite, et ayant épuisé tous les moyens de se procurer des ressources, il avait longuement prémédité le meurtre de la malheureuse victime. Ce jour-là, son charretier étant absent et ses trois enfants à l’école, il avait reçu l’encaisseur dans sa cuisine, au rez-de-chaussée sur les deux heures de l’après-midi, l’avait fait asseoir sur une chaise, puis, passant derrière lui, l’avait assommé avec une clef de voiture, instrument en fer de 60 centimètres de long et du poids de 13 kilogrammes.

Le garçon était tombé mort, sans pousser un cri. La femme Carrara qui était montée dans sa chambre, sous prétexte de chercher les fonds nécessaires au paiement du billet, était alors descendue et avait aidé son époux à dépouiller le malheureux, dans la sacoche duquel on avait trouvé 26.210 francs.
« La sacoche vidée, continua la Flamande, mon mari recouvrit le corps d’une bâche, et nous sortîmes après avoir fermé la porte, pour aller nous montrer à plusieurs personnes. Carrara réussit même à emprunter un peu d’argent à un de nos amis pour payer la traite du Crédit Lyonnais refusée le matin.
Comme cela, on ne pouvait pas nous soupçonner, puisque nous n’avions pas d’argent. Nous n’avons remboursé que le dimanche suivant. Quand nos enfants rentrèrent de l’école, à quatre heures, on les enferma dans la cuisine. Mais le charretier devait venir à sept heures pour dîner; il ne fallait pas qu’il vît le corps. Mon homme prit le cadavre et l’attacha avec une courroi Il le descendit dans le puits de la champignonnière et le suspendit par la courroie à l’un des échelons de fer. Ceci fait, il rentra dîner avec nous.
Après dîner il descendit tout à fait le cadavre et le porta jusqu’au fourneau chauffé au coke qui sert à l’aération et au chauffage des galeries. Il fit un feu très fort et plaça dessus le corps avec ses vêtements et sa sacoche. Il fallut longtemps pour tout brûler. Cela dura huit heures.
Il était quatre heures du matin quand mon mari rentra au logis. — C’est fait, me dit-il, maintenant tu peux dormir tranquille, il ne reste plus rien, absolument plus rien. Il m’annonça aussi qu’il avait mis l’argent, sauf un petit prélèvement, dans une boîte en fer-blanc et qu’il avait introduit cette boîte dans un trou du mur de la champignonnière, scellé ensuite avec une pierre recouverte de mousse et sur laquelle il avait, pour la reconnaître, tracé le chiffre 15. »

Mis au courant de ces terribles aveux, Carrara essaya d’abord d’affirmer que sa femme mentait, mais, confronté avec elle, il avoua à son tour.
Le moment était venu, pour les magistrats, de procéder à la reconstitution du crime, suivant l’usage.
Ils se transportèrent, précédés des époux Carrara, au Kremlin Bicêtre et la scène fut émouvante. On dut d’abord descendre le criminel, soigneusement ligoté pour éviter toute tentative de suicide, par le chemin que lui-même avait fait prendre au corps du malheureux Lamarre ; puis juges et policiers s’engagèrent dans les allées tortueuses de la champignonnière, obligés parfois de ramper sur plusieurs centaines de mètres de longueur jusqu’au moment où ils arrivèrent en face de la cachette que représentent nos gravures et où l’on trouva effectivement dans une boîte de fer-blanc la quasi-totalité de la somme soustraite.
Le lendemain, dans le cabinet du chef de la Sûreté ce fut un débordement de confidences nouvelles et étranges. Avec preuves à l’appui la mégère expliquait qu’elle avait, sur l’instigation de son mari, mis le feu à son écurie et brûlé vivant son cheval pour toucher une prime de compagnie d’assurances ; elle conta un vol qualifié dont Carrara s’était rendu coupable vis-à-vis d’un de ses voisins, qu’il avait chargé d’une vente aux Halles, et avait dévalisé en pleine nuit.
Nos gravures représentent la maison d’aspect désolé où s’abritait cette sinistre femelle et son horrible mâle, l’entrée de la cuisine où a été assassiné le garçon de recettes, ensuite le puits d’aération par lequel le cadavre, attaché aux roues de la voiture comme a un cabestan, a été descendu, la clef d’écrou qui a servi au meurtre, le brasero où s’est accompli l’incinération, enfin le coin des galeries où fut enfoui le trésor.
En regardant ce décor et ces accessoires, nos lecteurs ne penseront pas, sans un petit frisson, que si Carrara avait eu l’idée d’endosser l’uniforme du mort et d’aller toucher une ou deux traites de plus dans une commune voisine, la piste eût été dévoyée et que ce ménage si bien assorti continuerait il cultiver en paix ses champignons.
Mais il y a toujours quelque chose à quoi les assassins ne pensent pas, heureusement pour les honnêtes gens.
G. T.
Le Monde Illustré — 18 décembre 1897










