
On s’est souvent demandé à quoi pensent les jeunes filles. Voilà qu’un reporter anglais s’est avisé de savoir à quoi pouvait bien penser le coureur bicycliste pendant ses exercices.
Le célèbre Michaël a répondu et, comme tout ce qui est sincère et réellement éprouvé, sa réponse est un enseignement.
M. Pierre Valdagne nous la donne telle quelle : le coureur vélocipédique ne pense à rien.
Quoi ! direz-vous, il ne pense même pas à arriver premier ? Non… même pas. Il n’y pense pas parce qu’il ne peut pas : l’effort qu’il est obligé de donner absorbe toutes ses facultés musculaires et toutes ses facultés mentales. Vraiment il ne pense à rien.
Quant à ce qu’il éprouve, c’est tout à fait particulier. Le pédalage à haute pression enlève d’abord le sens de l’ouïe. Michaël déclare qu’après quelques tours de piste, il n’entend plus rien… à peine les avertissements de ses entraîneurs. Les cris de la foule, les hourras, les encouragements de la galerie, il les perçoit lointains, comme venant à lui à travers de considérables distances.
Du reste, il ne voit rien. Vers le milieu de la course, il perd conscience de la lumière du jour. Il lui semble être environné de nuit ; il avance dans l’obscurité la plus dense.
Et enfin l’absence complète de renseignements que nous donne le coureur sur les derniers instants de la course nous permet de croire qu’à ce moment-là il n’y a plus, absolument, que ses pieds qui vivent en lui. Il ne reprend conscience de lui-même que peu à peu et longtemps après être descendu de machine.
Ce témoignage me semble d’une capitale importance. Il établit que la gloire et le succès ne s’attachent pas exclusivement aux travaux de l’esprit, et il y a là de quoi consoler bien des gens. On a dit que lorsqu’un peuple devenait trop intellectuel, il n’était pas loin de sa décadence. Rassurons-nous ! Les sports athlétiques, et la bicyclette en particulier, retarderont cette dégringolade. Les impressions d’un coureur sur piste nous donnent sur ce point toute quiétude.
Henri de Parville
Les Annales Politiques et Littéraires — 19 décembre 1897










